Quelques problèmes relatifs à la vie de très jeunes enfants en institution par Maria Vincze Par

Avoir la possibilité d’accueillir de très jeunes enfants dans des institutions ou des crèches, apparaît à l’heure actuelle non seulement comme naturel mais est considéré comme
favorable à l’évolution de l’enfant… Pourtant, la vie en collectivité ne répond pas aux besoins d’un très jeune enfant, mais plutôt à ceux de la société et de ses parents.
C’est la raison pour laquelle les groupes de très jeunes enfants posent des problèmes pédagogiques aigus. Il faut naturellement faire la différence entre les crèches et les pouponnières. L’enfant qui est accueilli dans une crèche et rentre dans sa famille tous les jours ne vit pas la même situation qu’un enfant dans une pouponnière. Cependant, dans ces deux types de collectivités les difficultés, pour un jeune enfant, consécutives à la vie en groupe, ne présentent souvent qu’une différence de degré.
La vie de groupe a, certes, des aspects positifs. Être avec d’autres enfants est une source d’intérêt et de plaisir pour un enfant, même âgé de seulement quelques mois. Et, déjà vers 1 an,
lorsqu’un enfant se trouve seul dans son parc – sans ses camarades habituels –, il cherche ses compagnons et joue moins bien que parmi eux.
Les difficultés de l’enfant ne proviennent donc pas principalement des jeux communs, mais du fait de vivre en groupe… Et, même si ces difficultés ne peuvent être éliminées, une meilleure compréhension de ces jeunes enfants et une organisation réfléchie de leur accueil pourraient apporter une amélioration.
Quelles sont les difficultés essentielles des très jeunes enfants vivant en groupe et les principaux problèmes pédagogiques posés aux éducateurs ?
L’enfant doit partager les « nurses » avec ses compagnons (dix à douze autres enfants, parfois plus).
On ne met aujourd’hui plus en doute que la base du développement sain d’un jeune enfant est la continuité des relations interpersonnelles, le lien stable qui l’attache à ses parents, ou à sa « nurse », en leur absence.
C’est le développement de cette relation affective qui serait le plus important en institution et c’est pourtant ce qui se réalise le moins ! La plupart des enfants ne vivent même pas le partage douloureux et inévitable de la « nurse »… car il n’y a personne à se partager. Les nurses tourbillonnent autour de l’enfant : ce n’est pas la même qui le fait manger, qui le change ou le baigne, qui le couche ; il n’y a personne avec qui l’enfant puisse avoir une relation continue. Mais lorsque cette relation affective existe – et c’est notre principale aspiration –, elle est inséparable de la jalousie.
En famille non plus, l’enfant ne peut pas posséder, à lui seul, sa mère, bien qu’il le désire ardemment. Son père, ses frères et sœurs deviennent alors, pour lui, des rivaux ; l’enfant se fâche lorsque sa mère s’occupe d’autre chose, il est hostile à tout ce qui la détourne de lui. Pourtant, la situation d’un enfant élevé en famille est, bien sûr, beaucoup plus favorable en raison de la relation proche qu’il a avec ses parents. Même s’il a trois ou quatre frères et sœurs, il y a plusieurs années de différence entre eux. Leurs besoins, leur place, leurs droits sont différents dans la fratrie.
Alors que dans une collectivité d’enfants, chacun est entouré de nombreux compagnons du même âge, comme des « jumeaux » (même dans les groupes « d’âges mélangés », la différence d’âge ne dépasse pas un ou deux ans).
Leurs besoins, la nature des soins qui leur sont nécessaires, sont presque les mêmes et, particulièrement à cet âge, les uns ne sont pas plus tolérants que les autres. Et pourtant, il est
demandé aux enfants de se comporter en êtres sociables… alors que la caractéristique de leur âge est d’être non sociable !
Si une véritable relation s’établit entre l’enfant et la « nurse », le petit devient, tôt ou tard, jaloux des autres enfants. Le nourrisson, âgé seulement de quelques mois, fond déjà en larmes quand c’est le voisin qui est pris dans les bras. Avec le temps, il donnera de plus en plus de signes de jalousie qu’il exprimera de manière plus différenciée : il ne fait pas que pleurer, il suce son doigt, il devient triste, ou il peut faire du mal à son voisin au lieu de s’en prendre à celui qui est dans les bras de la « nurse », ou bien encore, il se serre contre elle et bouscule tous ceux qui l’approchent.
Dans notre institut où une nurse – dite « privilégiée » – est plus particulièrement affectée à deux ou trois enfants, nous voyons que la jalousie n’est pas ressentie par tous les enfants du groupe mais par deux ou trois enfants seulement. Nous pouvons constater, dès l’âge de 1 an et demi, que les enfants sont particulièrement jaloux de ceux qui ont la même nurse qu’eux. Chez les plus grands, ce phénomène est encore plus accentué. Par exemple, c’est uniquement en présence de leur nurse commune que Yolande traite sa camarade de « vilaine Christine ». S’il n’y a pas de jalousie, c’est qu’il n’y a pas de relation affective entre l’enfant et la « nurse ».
Dans ce cas, l’enfant est indifférent à la nurse, peu lui importe qui elle soigne, avec qui elle parle ou joue. Lorsque « tout et tous lui sont indifférents » l’enfant est en état d’hospitalisme ; c’est la conséquence directe du manque de relation intime et continue entre l’enfant et sa « nurse ». Et les enfants qui font des efforts pour conquérir tout le monde ne sont pas en meilleur état : ils sont avides de tendresse, « collants », s’accrochent à n’importe quel adulte inconnu et, dans leur désarroi, cherchent un « sauveur » dans le premier venu.
La jalousie est donc, pour ainsi dire, l’indicateur de la relation entre la nurse et l’enfant. Il ne faut rien faire contre cette jalousie, même si, sans elle, la vie du groupe serait plus agréable
et plus calme. Il ne faut agir que si la jalousie devient une entrave pour l’enfant dans ses activités quotidiennes. Si cela se produit, on peut probablement questionner la nature de la
relation entre la nurse et l’enfant : de temps à autre, la nurse submerge peut-être trop l’enfant de ses sentiments subjectifs et l’enfant réagit intensément à ce comportement.

Les difficultés d’adaptation des enfants à un cadre collectif
L’enfant qui vit dans sa famille doit aussi s’adapter à une vie commune, mais on demande davantage à l’enfant qui vit en institution : il doit s’adapter aux horaires, aux différentes
habitudes des différentes « nurses », et aussi à ses camarades.
L’adaptation des enfants aux horaires
L’emploi du temps, une fois déterminé, encadre la vie des enfants et donne le rythme de leurs journées. Même l’enfant vivant en famille ne saurait se passer entièrement de ce rythme.
Néanmoins, lorsqu’un enfant pleure à la maison parce qu’il a faim, sa mère pourra lui donner à manger plus tôt ; de même, elle ne le réveillera pas pour respecter l’horaire, pour le faire
manger ou lui donner son bain. À la maison, ses horaires sont donc plus souples et adaptables à ses besoins du moment.
Dans une structure d’accueil, que se passe-t-il ? On constate souvent deux tendances pour l’organisation du déroulement des journées… sans qu’aucune ne respecte les besoins du moment des enfants : Soit un emploi du temps rigide : l’enfant est levé, changé, baigné, nourri à la même heure. On le promène, on « le fait jouer », à des heures déterminées, soit malgré des horaires déterminés et globalement respectés, la vie quotidienne est tellement désorganisée, anarchique, que le terme « emploi du temps » perd son sens. En effet, dans certaines structures d’accueil, on peut constater :
– un désordre dans la chronologie des étapes du travail. Par exemple, les nurses changent l’enfant parfois avant le repas et, parfois, après ;
– un manque d’unité dans les façons de faire, chaque « nurse » donnant les soins « à sa façon » ;
– une désorganisation dans les lieux. Par exemple, nous avons constaté, à plusieurs reprises, que l’enfant n’avait pas une place déterminée à table ; et il arrive parfois que l’emplacement de son lit ou de sa chambre ne soit pas fixé définitivement ;
– une désorganisation dans le déroulement des événements de la journée. Par exemple, mettra t-on l’enfant dans le parc ou non ? Mangera-t-il sur les genoux de la nurse ou dans sa chaise ? Aura-t-il des légumes en purée ou en morceaux ? Dormira-t-il en plein air ou non ? Va-t-on le promener aujourd’hui ou non ? Sortira-t-il dans le jardin ?
Donc tout se décide en fonction de la situation du moment et d’inspiration subite. Il est évident que, dans un tel désordre où l’enfant ne peut prévoir ce qui va suivre, une adaptation est
impossible.
Mais l’adaptation de l’enfant à des horaires trop rigides n’est pas facile non plus… Néanmoins, dans le cadre d’un horaire fixe – organisation inévitable pour apporter un ordre structurant –, on peut tenter de mieux respecter les besoins momentanés des enfants par une meilleure organisation du travail : c’est ce but que nous nous efforçons d’atteindre dans notre institut avec des soins ininterrompus, permettant à la « nurse » de s’occuper d’un enfant d’une façon continue : non pas prendre l’enfant pour le changer puis le remettre dans son lit ou l’espace de jeux, alors qu’il sera repris, dix minutes plus tard, pour être nourri et, ensuite, sorti :
Avec l’organisation rationnelle des soins ininterrompus, nous évitons le plus grand danger qui menace le travail des « nurses », c’est-à-dire la mécanisation de leur travail : les changes
en série, les repas en série, etc. De plus, on ne dérange pas plusieurs fois de suite, pour une simple question d’horaire, les enfants somnolents ou ceux qui sont occupés à bien jouer.
Dans cette organisation, la nurse prend les enfants dans un ordre déterminé, un par un. Elle s’occupe de chaque enfant comme une mère s’occuperait du sien. Elle le prend, le change, le fait manger, l’habille, le sort ou le met dans son parc en donnant la totalité des soins déterminés par l’emploi du temps.
La nurse cherche à tenir compte du besoin de sommeil de chaque enfant, qui peut être très variable dans un groupe, bien que les enfants aient à peu près le même âge : elle surveille
attentivement le comportement de chaque enfant et met dans son lit l’enfant fatigué, ou dans le lieu de jeu, l’enfant réveillé.
Chez les plus grands enfants, les programmes déterminés par l’emploi du temps ne sont pas rigoureusement respectés. Bien que, par exemple, le jardin d’enfants, les promenades, les sorties, les visites rendues à l’infirmière, au jardinier ou au chauffeur, soient des événements très appréciés, il arrive qu’un enfant ne veuille pas y aller parce qu’il est intéressé par
autre chose. Dans ce cas, nous n’insistons pas.
L’adaptation des enfants aux habitudes de chaque nurse
Si les nurses qui s’occupent d’un enfant sont nombreuses et si leurs habitudes sont très différentes, l’adaptation est extrêmement difficile pour l’enfant. C’est pourquoi il faut arriver
à organiser une équipe de travail stable, avec des façons de faire identiques jusque dans leurs plus petits détails. Par exemple, toutes les nurses du groupe doivent savoir quel enfant
préfère manger la compote avant les légumes, quel enfant préfère la purée liquide à la purée épaisse, etc.
L’adaptation de l’enfant à ses camarades
II faut bien nous rendre compte qu’en collectivité, un enfant n’est jamais seul ! Et qu’il n’a peut-être jamais le calme et la tranquillité nécessaires pour se concentrer sur ses jeux :
– Il est dérangé dans ses activités par ses camarades : un autre enfant, sans mauvaise intention, fait tomber la tour qu’il est en train de construire ou prend le panier dans lequel il met ses cubes ou, tout simplement, est renversé par un enfant qui court…
– Il est obligé de renoncer à ses jeux à cause de ses camarades : il faut attendre qu’un vélo soit disponible ou patienter pour faire de la balançoire, il voudrait bien la pelle de son camarade…
– Il est privé de la présence constante de la « nurse » à cause de ses camarades : il ressent surtout ce manque quand il pleure ou a du chagrin. La nurse ne peut pas venir tout de suite
à son aide, car elle est occupée avec un autre enfant qu’elle fait manger, qu’elle change ou qui avait aussi besoin qu’elle le console.
L’enfant est confronté aussi à des attentes souvent inutiles et pénibles découlant de l’organisation de la vie quotidienne d’un groupe : par exemple, il faut attendre que tous les enfants se soient lavé les mains, soient bien installés à table avant que le repas ne commence.
Comment aider l’enfant à supporter ces situations difficiles ?
Il est très important que l’environnement matériel des enfants soit riche et varié avec beaucoup d’espace et de nombreux jouets adaptés à l’âge des enfants.
Mais, plus importants encore sont l’attention de la nurse envers les enfants, l’observation continue de leurs comportements, la volonté de les aider. Même si elle est occupée avec un autre enfant, elle peut déjà le consoler avec quelques mots rassurants et lui promettre qu’elle s’occupera de lui dès qu’elle le pourra. Peut-être continuera-t-il à pleurer, mais ce ne seront plus les larmes d’un enfant qui se sent délaissé et pleure dans le vide.
Éliminer les attentes inutiles n’est pas une tâche facile : il s’agit de ne pas exiger des enfants des comportements qui dépassent leur maturité et qu’on ne peut obtenir qu’en les grondant, ce dont va souffrir l’atmosphère du groupe. Si déjà autour de 2 ans, les enfants peuvent commencer à suivre quelques règles, ce n’est qu’à partir de 4 ou 5 ans qu’on peut mieux les raisonner et qu’ils peuvent mieux contrôler leur activité motrice.

Article paru dans la revue Spirale, aux éditions Erès 2013/3 N° 67 dans la rubrique coordonnée par Miriam Rasse "les écrits de Loczy"

Partagez cette page

Laisser un commentaire