L’observation piklérienne Par

L’observation, un mode de communication spécifique avec un petit enfant pour apprendre à le connaître dans sa singularité

 Le jeune enfant qui ne parle pas encore, communique néanmoins, déjà, sur un mode préverbal, corporel : avec ses mouvements, son tonus, ses gestes, ses mimiques, ses pleurs ou ses sourires, le bébé exprime ses états de bien être, d’inconfort ou de malaise.

Ces expressions corporelles vont devenir autant de signaux de communication, si elles peuvent être perçues par un adulte attentif qui cherche à leur donner du sens.

Il donne des informations sur ses besoins : il s’agite, pleure ou cherche à se nicher quand il a sommeil, il réclame son repas, il se raidit lorsqu’il est porté par des bras inconnus, ou au contraire sourit à une voix ou un visage familier. Et, aussi, il réagit aux propositions qui lui sont faites pour chercher à satisfaire ses besoins : il détourne la tête du biberon ou de la cuillère lorsqu’il n’a plus faim ou qu’il veut faire une pause, il tressaille lorsque le gant de toilette est trop froid, il réagit par une « réflexe de Moro » lorsqu’il est déposé trop rapidement sur la table de change ou se sent pas suffisamment bien tenu dans les bras, il se crispe lorsqu’il n’a pas pu anticiper l’arrivée du mouchoir sur son nez ou des mains qui le soulèvent du tapis sur lequel il jouait.

A l’inverse, ses états de détente et de quiétude vont être autant de signes d’adéquation de la satisfaction de ses besoins physiologiques et relationnels à partir de laquelle le bébé va pouvoir s’organiser, apprendre à compter sur son entourage fiable et construire les bases de sa sécurité interne.

Mais, lors d’une attente trop longue pour la satisfaction de ses besoins ou si les réponses apportées lui sont inadéquates, en l’absence de sa mère ou dans des situations de changement qui lui font perdre ses repères, le bébé en état de perte ou de malaise, peut mettre en œuvre des conduites défensives : il s’agite, s’absorbe en lui-même, cherche à dormir sans avoir sommeil ou devient hypervigilant, se détourne lors des contacts corporels, refuse ou rejette les aliments. C’est à nouveau à travers son corps que le petit enfant s’exprime : il peut manifester divers symptômes somatiques (troubles digestifs, du sommeil, modification de ses rythmes) ou des troubles de comportement (agressivité, retrait…).

Les mouvements, les gestes, le comportement, les symptômes du petit enfant sont un langage. L’observation est le moyen privilégié et particulier pour aller à sa rencontre et chercher à le connaître dans la singularité de ses besoins : « l’observation du bébé, c’est comme l’écoute pour un adulte » nous dit Myriam David.

Emmi Pikler, un nouveau regard sur le bébé et ses processus d’apprentissage

Emmi Pikler, pédiatre hongroise du 20ème siècle, était une fine observatrice des bébés.

Déjà, alors qu’elle fait ses études de pédiatrie à Vienne, elle fait le constat, lors d’un stage dans le service d’orthopédie, que de nombreux enfants souffrant de fractures sont issus de milieux aisés et formule l’hypothèse que, dans ces milieux, les enfants ont des conditions de vie « protégée » qui leur donnent beaucoup moins de possibilités de se mouvoir que d’autres qui vivent dans les rues, courent, grimpent dans les arbres ou s’accrochent au tampon des trams.

Ce sera le point de départ de ses travaux de recherche sur le développement moteur du petit enfant. Elle va mettre en évidence que le bébé est doté, dès sa naissance, d’une activité spontanée et que l’exercice de cette activité – que l’enfant est capable d’initier par lui-même – a une fonction constructive : le bébé sait se saisir activement des potentialités mises progressivement à sa disposition par la maturation de son système neuro-sensori-moteur, pour réaliser ses différentes acquisitions motrices, sans nécessiter d’enseignement de la part de son entourage : le petit enfant va apprendre, de lui-même à se déplacer, se mettre debout, s’asseoir, saisir et manipuler les objets, s’il peut suivre son propre rythme de développement, être libre de ses mouvements, disposer du temps et de l’espace nécessaires à leur exercice et au déploiement de ses initiatives, dans un climat relationnel « suffisamment bon ».

C’est ce qu’Emmi Pikler va nommer « la motricité libre ».

Dans ses travaux sur la motricité, Emmi Pikler découvre que, libre de ses mouvements non entravés par des vêtements ou un portage inadéquats, et installé, dans ses temps d’éveil, dans des postures dont il a déjà acquis par lui-même la maîtrise, le tout jeune enfant suit une progression motrice dans une succession d’étapes d’acquisition « génétiquement programmées », jalonnées de nombreux « mouvements intermédiaires » qui assurent une fonction d’apprentissage et de continuité du développement :

Installé confortablement sur le dos, sur un sol ferme, attentif à ses sensations corporelles, le bébé va chercher à trouver son équilibre dans cette posture, puis va expérimenter la position « sur le côté » avant de se tourner sur le ventre…et d’apprendre à revenir sur le dos.

Le bébé, par l’exercice de ses capacités et les éprouvés kinesthésiques qu’il suscite, découvre et prend conscience des différentes parties de son corps, et les organise peu à peu en une unité corporelle ; il apprend à connaître ses capacités, mais aussi ses limites : il découvre ses ressources propres et se perçoit compétent ; en sécurité dans son corps, il peut s’ouvrir à lui-même, aux autres et à son environnement.

En regardant les bébés se mouvoir et aller à la rencontre d’eux-mêmes et du monde, Emmi Pikler découvre aussi qu’à travers leur activité, ils construisent leurs auto-apprentissages. La répétition, l’expérimentation de leurs actions avec les objets leur permettent d’intégrer des informations sur leurs qualités, leurs propriétés, de les mettre en relation : leurs actions suscitent des pensées et des émotions qui, elles mêmes, viennent nourrir leur activité.

Le bébé développe un mode de penser corporel, préverbal qui témoigne de sa vie psychique en construction.

Emmi Pikler va alors développer le concept d’ « activité autonome » : lorsqu’il peut initier lui-même son activité, choisir les objets parmi ceux mis à sa disposition, et les utiliser selon ses intérêts et capacités, cette activité constitue, pour l’enfant, un espace-temps d’expression, d’élaboration et de symbolisation.

 Une observation pour que les potentialités du bébé puissent advenir et ses ressources se construire

Emerveillée par les capacités insoupçonnées des bébés qui se révèlent, dans ces conditions, à l’observatrice attentive qu’elle est, Emmi Pikler va chercher à partager ses découvertes avec les parents qu’elle rencontre dans son exercice de pédiatre, de retour à Budapest, en Hongrie.

C’est ainsi qu’elle va inciter les parents à regarder leur enfant pour découvrir et reconnaître ses capacités, pour partager et soutenir son plaisir et ses intérêts, sans interférer dans sa dynamique développementale par des apprentissages précoces - en regard de sa maturation -, ni empiéter sur la découverte de ses propres ressources par des stimulations inutiles.

Elle va chercher à créer, avec eux, un environnement qui donne la possibilité au bébé d’être actif, acteur, créatif : dès les années 1930, elle propose déjà aux parents d’installer leur bébé, au sol, sur un tapis, quand il est éveillé, avec à sa portée, quelques objets simples adaptés à ses capacités (légers, faciles à saisir) mis à sa disposition, qui vont se diversifier au fur et à mesure de l’évolution de ses intérêts et de la survenue de potentialités nouvelles (des objets à  manipuler, explorer, rassembler, empiler, emboîter, pour ses activités de comparaison, de collection, de construction, dans une motricité de plus en plus fine et précise qui va le conduire jusqu’à l’écriture, tout en laissant libre cours à sa créativité et à des jeux symboliques, support d’expression et d’élaboration de sa vie émotionnelle).

Quand elle fonde la pouponnière de Lóczy, en 1946, Emmi Pikler va former les nurses qui accueillent ces bébés, orphelins ou séparés de leur milieu familial sur décision judiciaire, à l’observation, pour qu’elles puissent développer leur attention et leur réceptivité à ce qu’exprime chaque enfant. Elle va aussi inventer une organisation institutionnelle qui privilégie les temps de soins corporels (le repas, la toilette, le change), dans une chorégraphie régulière et prévisible, comme des occasions de véritables rencontres, personnalisées entre adulte et enfant et lieu principal de construction de leurs liens.

Elle va concevoir un art du soin : une technique de soin au service du bien être corporel de l’enfant cherchant à lui éviter des tensions et crispations désagréables, lui permettant de reconnaître son corps comme source de plaisir et favorisant son ouverture psychique à lui-même et à son environnement ; une technique de soin visant à protéger l’enfant d’intrusions inopportunes dans son corps : lui montrer le gant de toilette avant de le laver, lui montrer le biberon ou la cuillère avant de l’introduire dans sa bouche… avec son accord : chaque cuillérée proposée doit être une question à laquelle l’adulte attend la réponse de l’enfant ; une technique de soins qui donne du temps et de l’espace aux gestes et aux initiatives de l’enfant pour qu’il puisse être partenaire d’un soin qui le concerne : attendre un geste de sa main vers la manche de sa chemise avant de la lui enfiler, tenir le biberon par sa base pour que l’enfant puisse y mettre ses mains et le tenir lui-même dès qu’il y sera prêt, solliciter sa coopération : soulever ses fesses pour que sa couche puisse lui être mise, se retourner pour que son vêtement puisse être attaché.

Il s’agit de lui donner la possibilité de découvrir et de se saisir de ses progressives capacités d’autonomie, dans un environnement suffisamment stable et prévisible pour qu’il puisse s’y situer en  sachant ce qu’on attend de lui et ce qui va se passer pour lui.

En soignant son corps, la nurse de Lóczy cherche à convoquer la personne de l’enfant, reliant corps et psyché en un tout unifié. Relié à son corps et reliant son corps à ses sensations, à ses éprouvés, le bébé prend conscience de lui en tant que personne singulière et différenciée.

Cette attention portée au bébé fait de ce soin corporel un soin psychique.

Une observation interagissante

 L’observation « piklérienne » est un soin, un prendre soin global de l’enfant dans une attitude d’ouverture à ce qui vient du bébé pour être attentif à lui et prendre en compte ce qu’il exprime, à son niveau de développement et ainsi « s’ajuster », dans la recherche d’un « accordage » satisfaisant : ajuster les gestes, les paroles qui lui sont adressés ; ajuster l’évolution des propositions qui lui sont faites pour satisfaire ses besoins au plus près de son rythme (introduction progressive d’une alimentation à la cuillère, diversifiée, installé sur les genoux de l’adulte, puis à table quand il sait s’asseoir et a du plaisir et de l’intérêt à se servir lui-même de sa cuillère, d’abord avec l’aide de l’adulte puis tout seul) ; ajuster l’aménagement de l’espace, le matériel et les jouets mis à disposition en fonction de l’évolution des progrès et des intérêts des enfants au sein du groupe.

Reconnu dans ses besoins moteurs et accueilli dans ses manifestations gestuelles, corporelles, émotionnelles, considérées comme des expressions de sa vie psychique et de son self en construction, le bébé perçoit qu’il peut influencer son environnement et son entourage : il ne vit pas son état de dépendance avec un sentiment d’impuissance mais il se perçoit compétent.

Cette observation et les spirales interactives entre le bébé et l’adulte qui en résultent constituent une force narcissisante aussi bien pour le bébé qui se sent accepté comme il est et là où il en est, que pour le professionnel dont l’objet narcissique devient la qualité du soin prodigué à l’enfant.

Cette observation détermine une manière d’ « être avec » l’enfant, d’être « à ses côtés », comme un moi auxiliaire au service de cette personne en construction. Il s’agit, pour l’adulte, de mettre à la disposition de l’enfant son appareil psychique – adulte -  pour donner du sens à ce que l’enfant manifeste, mais aussi pour l’aider à décoder le monde, pour le lui présenter à la mesure de ses capacités et  lui permettre d’y trouver sa place : veiller à éviter des exigences prématurées en regard de ses capacités maturatives (par une introduction progressive des règles sociales, par exemple) ; être médiateur dans ses relations avec ses pairs à une période où ses relations encore peu différenciées rendent ses communications maladroites (prendre le jouet d’un autre parce qu’il est intéressé par ce que cet autre en fait), sans savoir encore comment sortir d’un conflit ou faire face à une frustration (comment peut-il trouver un objet semblable à celui de l’autre qui l’intéresse ou attendre que le vélo bleu soit disponible ?).

Etre médiateur en cette période de son développement où la reconnaissance de l’autre est encore difficile (ton désir et le mien ne sont pas les mêmes), et ses manifestations souvent impulsives (taper ou mordre quand il s’est fait prendre ou ne peut posséder l’objet de sa convoitise).

Cette manière d’être avec l’enfant consiste aussi à créer un espace possible de négociations pour que l’enfant puisse préserver la possibilité d’affirmer sa volonté et ses choix dans un cadre pourtant déterminé par l’adulte ou l‘environnement social et culturel auquel il doit être progressivement introduit : pourquoi ne pourrait-il pas choisir entre 2 pantalons plutôt que de se voir « imposer » le pantalon rouge ? pourquoi ne pourrait-il pas - au lieu d’être « obligé » de rendre, dans les mains de l’adulte, ce tube de crème qu’il ne peut pas emporter dans son espace de jeux -  choisir l’endroit où il va le déposer, dans la salle de bain ? …

L’observation, un outil de travail pour les professionnels

 Cette attitude observante requiert une grande disponibilité psychique de la part des soignants,  qui doit être facilitée par une organisation du travail précise et un cadre contenant, soutenue par un accompagnement au quotidien et des espaces de parole où peuvent se partager les émotions que la rencontre avec ces enfants et leurs parents ne manquent de solliciter.

L’observation offre un temps de suspension, un espace de pensée qui accompagne le soignant dans la construction d’un lien avec ces enfants, lien à la fois personnalisé et différent de celui noué avec ses parents dont la spécificité doit être préservée et protégée.

Des observations partagées au sein d’une équipe pluridisciplinaire ou avec les parents assurent, pour l’enfant une fonction unificatrice et de continuité : elles sont l’occasion de rassembler plusieurs regards portés sur un enfant et sur ce qu’il donne à voir, avec chacun, de ses compétences, ressources ou fragilités, pour tenter d’avoir une perception plus unifiée de cet enfant-là pour chercher à mieux le connaître et le comprendre, de penser ensemble des propositions qui pourraient lui convenir, voire l’aider s’il manifeste certaines difficultés.

Entre professionnels mais aussi avec les parents, partager des observations assure une fonction de continuité, pour l’enfant, entre ses différents moments ou lieux de vie.

Miriam Rasse, psychologue
Formatrice de l’association Pikler Lóczy-France
Article paru dans la revue Contraste 2012

Myriam David in « L’enfant et sa santé » Chapitre 30 – Doin 1987

Geneviève Appell et Myriam David « Lóczy ou le maternage insolite » - Erès

Terme proposé par D. Stern

Voir aussi sur ce sujet : Madeleine Vabre « Observer, un outil de travail » intervention à l’occasion du Forum petite enfance organisé par la ville de Valence – septembre 1994.

 

Partagez cette page

Laisser un commentaire