Le repas en crèche, un temps de socialisation Par

Chez les « grands », c’est l’heure du repas, sept enfants sont installés à des petites tables
disposées en demi-cercle autour de la professionnelle. Anouk, déjà autonome manie sa
fourchette habilement pendant que Florian essaye de couper sa viande avec sa cuillère, sans
succès. A côté de lui, Malik, baille, il regarde la professionnelle qui cherche la carafe d’eau
manquante sur le chariot. En bout de table, Sofia et Léna organisent spontanément un atelier manipulation : l’une pétrit son yaourt à pleines mains tandis que la seconde, concentrée, prend un à un ses haricots pour les mettre dans l’assiette de sa voisine.
Le temps du repas en crèche est une étape importante de la journée. Encore immature, le
jeune enfant dépend de l’adulte pour répondre à ce besoin vital. L’enjeu est donc de satisfaire
chacun dans un temps souvent restreint durant lequel s’enchaînent aussi les pauses des
professionnelles. Pour que ce moment soit le plus paisible pour tous, l’organisation et
l’aménagement doivent être mûrement réfléchis en équipe.

Dans la pensée piklérienne, en plus de satisfaire un besoin physiologique, le temps du repas
revêt aussi un aspect social fondamental, comme le dit Maria Vincze, « L’un des facteurs les
plus importants de la socialisation, de l’intégration dans la société, est la capacité de se
nourrir de façon indépendante»

Le repas joue donc un rôle dans la socialisation de l’enfant. La « socialisation »... un mot devenu quelque peu « mot-valise » que l’on dépose un peu partout dans les métiers de la petite enfance (comme sa consœur « l’autonomie »...) Avant de voir en quoi le repas est un temps de socialisation, arrêtons-nous quelques instants sur ce terme pour le (re)définir.
Le premier élément fondamental est que la socialisation est un processus individuel, il se construit progressivement en chaque enfant, en fonction de ses expériences, de ses rencontres, de ses découvertes. Emmi Pikler disait : « On ne socialise pas l’enfant contre lui mais avec lui, ensemble. » Il n’est donc pas question de plonger l’enfant dans la collectivité pour le « socialiser », d’autant que ce processus est à l’œuvre dès le début de la vie. Quand il vient au monde, le bébé est d’emblée un être social puisque sa grande immaturité fait qu’il ne peut survivre sans l’autre, il va donc tout mettre en œuvre pour maintenir son parent à proximité. C’est ce que nous ont montré les travaux sur l’attachement. Miriam Rasse propose la définition suivante : la socialisation c’est tenir compte de l’autre sans renoncer à être soi, tout en respectant un certain nombre de règles.
Mais alors qu’en est-il du repas, en quoi joue-t-il un rôle dans ce processus, ou plutôt quelles
conditions matérielles et humaines doivent être mises en œuvre pour que le repas en
collectivité soit un temps de socialisation ?

« La capacité d’un tout-petit à tirer profit du groupe dépend fondamentalement de la qualité de ses rencontres individuelles» (B. Golse).

En collectivité, pour pouvoir tranquillement aller  à la rencontre de ses pairs, le jeune enfant a besoin, pendant ses temps de soin, d’être considéré, regardé, écouté dans sa singularité. Il a besoin de ressentir au travers des gestes et des mots de l’adulte, qu’il est un individu unique et que cet adulte s’adapte à son rythme, à ses compétences, respecte son désir. Tout petit, le bébé ne sait pas encore qu’il a faim, il ressent une tension en lui et comprend progressivement, que cette tension s’estompe lorsque l’adulte le nourrit. L’expérience répétée de cette réponse appropriée aide l’enfant à comprendre ce qu’il se passe en lui, à mettre du sens sur ses sensations : l’attitude de l’adulte l’aide à se connaître un peu mieux chaque jour, à savoir à quel rythme il souhaite être nourri, quelle est, pour lui la température idéale du biberon, la quantité dont il a besoin selon son état du moment...

Mais pour que le bébé effectue ce travail et affine sa connaissance de lui-même, il doit
rencontrer face à lui un adulte sensible et empathique qui accorde une importance à ses signaux de communication non-verbaux. De cette manière, Ses sensations corporelles prises en considération, l’enfant fait l’expérience de pouvoir influencer le déroulé du soin, il joue un rôle dans la relation et collabore avec l’adulte, même âgé de quelques mois. Il fait aussi l’expérience d’une relation dans laquelle ses sensations sont accueillies sans jugement. Cette manière de faire de l’adulte aide l’enfant à se construire comme sujet, comme individu unique. On parle de processus d’individuation, en effet, pour René Roussillon, « pour pouvoir un jour se saisir de soi comme sujet, il est nécessaire d’avoir été d’emblée sujet pour l’autre. » Le repas, en ce qu’il est la scène des premières relations entre le bébé et un « autre » est donc un moment fondamental dans le tissage du processus de socialisation. S’il est considéré par l’adulte comme un sujet et un partenaire actif pendant le repas, le bébé va pouvoir se saisir de lui-même comme sujet puis progressivement aller tranquillement à la rencontre de ses pairs.

Rappelons la définition de la socialisation : tenir compte de l’autre sans renoncer à être soi, or pour ne pas renoncer à être soi, le petit enfant doit avoir fait l’expérience d’être pleinement respecté et entendu par l’adulte qui prend soin de lui au cours du repas.

Mais nous savons comme cette posture est difficile à tenir, car notre représentation d’un « bon repas » et nos obligations logistiques sont parfois éloignées du besoin réel des enfants...
« Allez Timéo, tu manges, parce que Lilia attend son tour », « encore une petite cuillère et
je te donne ta compote, comme ça on dira à maman que tu as bien mangé ! »... Les tentatives pour influencer l’enfant sur son rythme, la quantité de nourriture qu’il ingère, ou sa manière de s’alimenter sont souvent présentes dans le discours de l’adulte.

Dans la philosophie piklérienne, le repas s’inscrit dans un projet social c’est-à-dire que les
conditions matérielles sont adaptées aux compétences de l’enfant mais le cadre est rigoureux
et posé d’emblée. C’est là un autre aspect du processus de socialisation : la découverte et
l’intégration progressive des règles. Un objectif de l’accompagnement de l’adulte est que petit
à petit, l’enfant parvienne à se nourrir de manière autonome et avec plaisir. On va donc l’aider à y parvenir en balisant son chemin avec des règles stables et cohérentes.
Avant les règles à proprement parler, l’enfant fait l’expérience des limites au cours du repas :
limites dans le temps et l’espace : ton repas se déroule sur les genoux de Marjorie, ta
référente, et tu manges toujours entre Romane et Samir. Puis petit à petit, il découvre les
ustensiles : le verre, la cuillère, puis fourchette et petit couteau. En même temps que l’enfant
découvre ces objets, l’adulte l’aide à comprendre leur bonne utilisation. Ces outils sont
proposés lorsque l’enfant s’y intéresse, lorsqu’il commence à les manipuler durant son jeu
dans la dinette, ou quand il tente de saisir la cuillère que tient l’adulte. La professionnelle
laisse à chacun le temps nécessaire pour construire ce nouveau savoir-faire, en attendant, elle continue de le nourrir. Dans notre société, les repas se déroulent à table, et nous utilisons des ustensiles pour porter les aliments à notre bouche. Le rôle des professionnelles est donc
d’aider l’enfant à comprendre et, à son rythme, intégrer cette règle. Dans cette perspective, on ne laissera pas un enfant manger toute sa purée à la main. Pourquoi autoriser quelque chose qui sera, plus tard interdit ? Bien sûr l’enfant a besoin de manipuler, expérimenter les textures, découvrir avec ses mains, mais ces découvertes, il les fera durant le temps de jeu, car le repas est un temps de soin, non un temps de jeu...S’il ne parvient pas encore à utiliser sa cuillère par lui-même, alors l’adulte l’aide le temps nécessaire.
Le cadre posé par les adultes au moment du repas est donc rigoureux et stable ; ces repères
rassurent l’enfant, rendent le monde autour de lui prévisible et organisé. Petit à petit, en
avalant sa purée, le petit avale aussi un peu de sa culture : les normes, les habitudes, les
goûts...Cependant, pour que l’enfant soit acteur de son repas, il est nécessaire qu’à l’intérieur
de ce cadre, ce soit lui qui détermine la quantité qu’il souhaite manger, et à quelle rythme.
« Pas une cuillère de plus que le désir, pas une cuillère de moins que le besoin » disait Eva Kallo, pédagogue à l’Institut Emmi Pikler. Chaque cuillère doit être une question que l’on pose à l’enfant, et l’adulte doit accepter et respecter sa réponse, même si c’est un refus catégorique !
Une fois ces premières règles comprises et acquises, l’enfant sera en mesure de renoncer à la
relation individuelle pendant le repas et acceptera un compagnon de tablée. C’est alors une
autre étape qui est franchie dans le processus de socialisation car de nouvelles règles
apparaissent et les interactions se font plus nombreuses.

Pour conclure, en crèche, le repas constitue un temps très important dans la journée de
l’enfant. Temps de soin, temps de rencontre individuelle, l’enfant y fait l’expérience de la
satisfaction d’un besoin physiologique. Ce moment joue également un rôle fondamental dans
le processus de socialisation car au cours du repas, l’enfant apprend à se connaître, à
apprivoiser ses sensations ; il apprend à entrer en relation avec l’adulte et découvre les
premières règles sociales. Pour que cela se fasse sereinement, le jeune enfant a besoin que
l’environnement matériel et l’organisation soient pensés pour lui, en fonction de ses
compétences. Il a besoin surtout de rencontrer un professionnel empathique, authentiquement engagé dans la relation et intéressé par son processus de développement.

Mathilde Renaud-Goud
Psychologue clinicienne en multi-accueils et micro-crèches,
Formatrice à l’Association Pikler Loczy France.

Pour poursuivre :
M. Vincze, « Du biberon à l’autonomie », dans R. Caffari-Viallon (sous la direction de), Du soin et du relationnel entre professionnel et enfant, Toulouse, érès, coll. « Pikler-Lóczy », 2017.

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