L’autonomie, ce n’est pas laisser faire ? Judit Falk Par

… Ni laisser tout faire
Tout en respectant son besoin d’autonomie, il est nécessaire que l’adulte puisse guider l’enfant sur la voie de l’intégration sociale par des limites claires, bien énoncées, sans le presser, sans aucune colère ni jugement négatif, d’une façon ferme en même temps que compréhensive, en lui faisant accepter les exigences de la réalité et des règles sociales.
L’aider à se situer dans le monde environnant signifie aussi l’aider à connaître les limites, réalités, intérêts des autres. Car le « laisser faire », souvent considéré de façon critique comme source d’« égoïsme » chez l’enfant, suscite en réalité un sentiment d’abandon : non perçu comme un signe de compréhension ou de confiance à son égard, il est plutôt considéré,
par le jeune enfant, comme une marque de faiblesse et d’impuissance de l’adulte.
De plus, le « laisser faire » n’est pas une attitude qu’on peut tenir longtemps. Vient toujours un moment où l’adulte doit reprendre le contrôle de la situation. Il risque alors d’être acculé à utiliser la force, voire la violence. Le « laisser faire » est donc un danger pour les deux partenaires. Alors que si nous parvenons à vraiment avoir confiance dans les capacités de l’enfant, nous accédons à la conviction qu’une relation fondée sur la confiance mutuelle aide l’enfant à suivre nos propositions, à prendre en compte les règles que nous lui présentons, même si cela ne se passe pas toujours sans conflit.
Ces conflits existent entre l’enfant et l’adulte mais aussi entre des désirs contradictoires de l’enfant. En effet, il oscille entre désir d’autonomie et besoin de dépendance. Il ne souhaite pas devenir indépendant mais seulement nuancer cette dépendance et exprimer son point de vue personnel. Il essaie d’outrepasser les limites que nous lui posons, ou au moins de les
étendre. Il a besoin de vérifier de nombreuses fois leur validité et leur stabilité : « Ce qui n’était pas possible ou permis hier, le serait-il aujourd’hui ? » Il recherche également jusqu’où il peut aller dans l’expression de sa volonté sans risquer de perdre l’amour de l’adulte avec qui il est en relation. L’enfant, en déviant de temps en temps du chemin proposé par l’adulte, peut expérimenter les limites de l’exercice de sa volonté sans pour autant être dans une opposition systématique.
La « période d’opposition », contrairement à ce qu’on pense souvent, n’est pas un stade obligatoire. Il n’existe que lorsque l’enfant se sent constamment assujetti à la volonté de l’adulte
ou que, pour faire valoir son point de vue, il ne trouve pas d’autres moyens que l’opposition. Les conflits quotidiens où l’enfant est constamment obligé de défendre son opinion, en s’opposant à la volonté de l’adulte, peuvent être évités.
Les « conflits d’opposition » peuvent alors devenir des temps de négociation, si l’adulte aide et soutient l’élaboration d’une véritable autonomie chez l’enfant et son intégration sociale en lui donnant un espace de liberté, la possibilité de prendre des décisions, d’exercer son autonomie tout en lui indiquant avec précision les limites à ne pas transgresser.
Si le respect de sa liberté d’action permet à l’enfant d’avoir confiance en l’adulte et de ne pas le vivre comme impuissant, cela participe à l’élaboration de sa sécurité de base qui favorise
son épanouissement et son intégration sociale.
Aider l’enfant à exercer et à développer son autonomie est une tâche difficile qui exige beaucoup d’attention de la part de l’adulte, mais elle est aussi plus passionnante que n’importe quel programme de stimulation ou d’activités dirigées. Elle assure les fondations du développement de la personne.
… Ni précocité
Dans de nombreuses crèches et pouponnières, mais aussi dans certaines familles, l’objectif des adultes est que l’enfant puisse être autonome le plus tôt possible sans tenir compte de sa
véritable maturité. Or, la véritable maturité ne dépend pas seulement de l’âge de l’enfant ou de son degré de développement moteur et cognitif.
L’enfant dont on attend une autonomie dépassant sa maturité affective et sociale ressent cette exigence comme un désengagement de l’adulte à le soutenir. Et comme c’est l’enfant en tant que sujet qui a besoin d’aide, cela lui laisse à entendre qu’on refuse sa personne tout entière.
Cette conception de l’autonomie (qu’il s’agisse de manger ou, de se laver les mains tout seul ou de n’importe quelle autre activité) n’aboutit qu’à une pseudo-autonomie génératrice d’incertitude, d’angoisse et d’un sentiment d’abandon.
Cela n’a rien à voir avec un vrai processus de socialisation.
Il n’existe pas un « apprentissage de l’autonomie » : on ne « rend » pas l’enfant autonome mais on l’accompagne dans son évolution vers l’autonomie.
L’autonomie n’est pas une obligation mais un droit de l’enfant dont il faut assurer les conditions d’émergence.

Extrait d’un article de Judit Falk, pédiatre, ex directrice de la pouponnière Loczy « les fondements d’une vraie autonomie chez le jeune enfant », publié dans la rubrique "les écrits de Loczy" proposée par Miriam Rasse, dans la revue Spirale 2016/4 N° 80

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