L’approche piklérienne ça fait du bien aux adultes !!! Par

Lorsque l'on évoque Emmi Pikler et les travaux de l'institut Loczy, on pense bien entendu à tous les bienfaits pour les enfants : autonomie réelle, motricité libre, développement harmonieux... mais il me semble que ce regard particulier - et de plus en plus partagé - fait aussi beaucoup de bien aux adultes !

Emmi Pikler a publié un ouvrage "que sait faire votre bébé" en 1948, qui a été traduit et diffusé dans de nombreux pays, notamment en Allemagne (édition 1985) sous le titre "Friedlieche babys, zufriedene Mutter" ou "nourrissons paisibles, mères satisfaites".
C'est exactement ce que j'ai ressenti en visitant l'institut Pikler en 2004, alors qu'il était encore une pouponnière : des enfants sereins et actifs et des adultes détendus. Une atmosphère tranquille et chaleureuse, dans laquelle on est enveloppé à peine franchie la porte de cette belle maison. Pour avoir un aperçu de cette sensation si particulière, on pourra visionner les deux films de Bernard Martino, celui centré sur la pouponnière (qui a fonctionné jusqu'en 2011) "Loczy une maison pour grandir" et celui qui nous présente la crèche actuelle "Loczy une école de civilisation".

Alors que peut-on dire de ce regard piklérien et de son intérêt pour l'adulte ?

Tout d'abord, il est clair et précis. Emmi Pikler et ses collaboratrices nous ont présenté au fil de travaux de recherche qui se basent sur l'observation directe de l'observation au long cours de chaque enfant accueilli, dans une situation naturaliste, c'est à dire sans rien changer au fonctionnement habituel de vie des enfants, en famille et en institution, le détail précis des différentes étapes de maturation que l'on peut voir apparaître au cours du développement, bien entendu lors d'une prise en charge qui intègre les principes pédagogiques piklériens.
Ces étapes sont décrites finement, en détails et concrètement, aussi bien pour le développement moteur et manipulatoire (voir les films "jeu, action pensée 1 et 2"), que pour le développement social, c'est à dire l'intégration des us et coutumes et la dimension relationnelle, adulte-enfant et entre enfants, le développement langagier, etc.

Il s'agit d'un regard éminemment positif, car l'enfant est toujours vu comme un être capable et qui a besoin de se sentir efficace, et ce quel que soit son niveau de maturation et son état. L'adulte "piklérien" est sensible à toutes les micro-évolutions, il est à l’affût de tous les petits changements qui vont se manifester jour après jour, il a appris à les repérer et à les voir émerger dans toutes les manifestations de l'enfant, même les plus ténues. Bien entendu, il n'est pas question d'ignorer les éventuelles difficultés vécues par un enfant, mais ce qui est porté sur le devant de la scène, ce qui est porté et porteur, avant tout, ce sont les avancées, même minimes et l'importance qu'elles ont pour l'enfant.

Un regard donc de l' "ici-et-maintenant". Ce n'est pas l'avènement des grandes étapes du développement (se mettre assis, debout, dire des mots) qui sont "scrutées", mais bien la succession personnalisée organisée par l'enfant de son propre cheminement entre chaque petite étape. Le "comment" fait-il est ainsi bien plus important que le "quand" le fait-il. Nous sommes ainsi dans le "vrai" de l'enfant, dans son sentiment profond d'être, qui nous permet nous adultes, d'être moins centrés sur "là où nous imaginons qu'il devrait être parvenu, à son âge"...
Regarder l'enfant ici-et-maintenant et bien connaitre les petits jalons qui peuvent advenir dans le développement, permettent à l'adulte de proposer sans trop d'hésitations un environnement clair et surtout ajusté aux capacités réelles et aux intérêts actuels de l'enfant. Cet environnement et les propositions concrètes qu'il comportera vont stimuler le tout-petit qui aura envie de s'en saisir volontiers et volontairement, ce qui soutiendra fortement son élan vital, son envie d'agir, sa curiosité, sa volonté propre et sa capacité à se concentrer.

Un regard plein de bon sens : là où en est l'enfant je m'adapterai, donc, il ne sera pas en difficulté et il en profitera calmement. Et il avancera, toujours, à son rythme. Le regard piklérien, c'est la confiance dans la force du développement, un développement que l'on sait suivre des yeux. Cela rassure. On n'attend pas de l'enfant qu'il soit dans la "norme", on l'attend lui. L'adulte ainsi rassuré est un adulte plus détendu.

Cette observation piklérienne est ainsi soutenue par ce que l'on sait pouvoir voir apparaître, tout en restant absolument portée sur la singularité de chaque enfant. C'est lui seul que l'on voit, l'être-même de l'enfant et cela fait du bien. Bernadette Moussy parle de voir la "beauté de l'enfant", c'est-à-dire de s'émerveiller de ce qui émerveille, passionne l'enfant : passer de longues minutes à découvrir ses mains, à les tourner devant les yeux ; expérimenter de petits déséquilibres successifs pour décoller son épaule du sol et se positionner sur le côté, s'intéresser à ses sensations corporelles quand l'adulte le nettoie avec le gant de toilette, toucher du bout des doigts le biberon, puis, tous les jours répéter cette expérience jusqu'à tenir le contenant tout seul, scruter une coccinelle qui monte le long de la tige de la fleur... Lorsque l'on observe ainsi le plaisir de l'enfant et son action propre, l'adulte ne peut que ressentir de la joie. Observer les choix, les solutions mises en oeuvre, la persévérance et l'originalité de l'enfant, sont toujours attractifs pour l'adulte, et ainsi, aucune journée ne peut être morne et routinière. Evidemment, cette observation, qui est au cœur de l'action de l'adulte, est pensée, portée, organisée et surtout partagée entre adultes concernés par cet enfant, c'est ce qu'Emmi Pikler avait organisé institutionnellement, mais aussi dans son travail avec les familles.

Emmi Pikler et l'équipe de Loczy ont aussi développé ce que je nomme une "mallette à outils" : savoir quoi proposer à l'enfant, quand, comment et pourquoi. Ainsi, par exemple, lorsque l'enfant à plat ventre commence à tourner sur lui même, avancer en balbutiant, se hisser sur ses avant-bras, il est possible de lui proposer de petits supports peu élevés mais durs, comme des coussins, pour lui donner envie de continuer ses explorations et ses efforts, pour grimper dessus ; lorsque l'enfant dans son espace de jeu joue à vouloir mettre une cuillère en bouche et faire semblant de manger ou vouloir glisser la cuillère dans la bouche d'un autre enfant, il est certainement temps de lui proposer une seconde cuillère qu'il utilisera volontiers et dont il aura acquis une dextérité suffisante dans l'espace de jeu pour ne pas être en difficulté réelle lors de son usage durant le repas...

Connaitre les étapes de maturation, observer les capacités et intérêts individuels de chaque enfant, et pouvoir lui faire des propositions concrètes en lien avec sa réalité actuelle (fortement variable d'un enfant à l'autre) favorise largement l'établissement d'une atmosphère paisible. Bien sûr, l'enfant est "porté" par cet intérêt et cet ajustement permanent de l'adulte, mais on peut dire également que dans la pédagogie piklérienne l'adulte ne peut que se sentir efficace ! Prenant la dimension singulière de chaque enfant en compte et sachant lui faire des propositions "motivantes", l'adulte ne se sent pas démuni, il a toujours la capacité à répondre aux besoins de l'enfant. Et si les propositions nouvelles ne font pas "mouche", on peut toujours revenir à l'étape de sécurité connue jusqu'alors qui satisfaisait l'enfant et attendre, confiant, grâce à l'observation, le moment où l'enfant sera prêt à accepter un changement qui aura de l'intérêt pour lui.
Geneviève Appell nous présente tout cela de manière vivante et illustrée dans son ouvrage "les premières années de bébé", à parcourir et lire sans modération !

Tout ceci est intéressant pour les parents comme pour les professionnels. Lorsque l'on travaille en équipe et que l'on partage en permanence les observations et les propositions que l'on fait concrètement aux enfants, en lien avec cette approche piklérienne, se développent durablement un sentiment de responsabilité et un plaisir partagés.
Le regard piklérien, un regard qui soutient et nourrit l'estime de soi de l'adulte...



Voici les liens pour retrouver les références citées :
Que sait faire votre bébé ?
Les premières années de Bébé
Lòczy, une maison pour grandir (DVD)
Lòczy, une école de civilisation – Un film de Bernard Martino (DVD)
Jeu, action, pensée, 1ère année (DVD)
Jeu, action pensée, 2nde année (DVD)
L’enfant et la beauté. Se relier à sa capacité d’émerveillement


Partagez cette page