La règle du jeu Par

Le jeu de l’enfant se situe toujours dans un espace, et en collectivité, dans un espace partagé par d’autres enfants. Le jeu est un espace de liberté mais comme toute liberté, elle ne peut s’exercer que dans un cadre. La question qui nous occupe est quelles règles, quelles limites donner à l’enfant en lien avec son développement. Peut-on donner la même règle
à un enfant de 9 mois et à un enfant de 3 ans ?
C’est une particularité propre aux professionnels qui travaillent en collectivité d’accompagner au quotidien des enfants qui ont de grandes différences de développement, en trois ans
pour ce qui concerne les multi-accueils. Cette particularité ne se retrouvera sans doute jamais par la suite. La collectivité génère chez les adultes des réponses… collectives pas toujours
adaptées à chacun des enfants.
Règles et limites
La règle est la « prescription à laquelle il convient de se conformer dans certaines circonstances » (Le Robert). Nous imaginons bien que l’enfant dans la première année aura du mal à respecter la prescription et le cadre dans lequel elle est valide. L’intégration des règles est un long apprentissage en lien avec le développement de l’enfant. Si les règles « prescrites » apparaissent surtout lors de la deuxième année et sont renforcées lors de la troisième année, elles sont précédées chez les tout jeunes enfants par les limites.
Nous pourrions nous interroger ici sur la dénomination de « bébé » par rapport à l’enfant qui marche ou l’enfant qui parle. Le bébé, c’est « l’infans », celui qui ne parle pas, peut-être que le « bébé » est aussi celui qui n’a pas encore de règles, qui n’est pas encore socialisé. Le « bébé » a des limites, il est confronté aux limites spatiales de sa motricité, de son espace, aux limites temporelles, attendre lorsqu’il a faim, temps limité avec l’adulte qui s’occupe de lui.
Les règles sont sans doute des limites mais les limites ne sont pas toujours des règles ;
nous pouvons penser que pour le tout-petit les expériences motrices, relationnelles qu’il rencontre le confrontent concrètement à ces limites et qu’elles lui permettront d’intégrer les
règles à partir de la deuxième année
La première année
Nous l’avons vu, pour la première année, les règles ne sont pas posées par les adultes, nous sommes surtout dans un accompagnement de l’enfant autour des limites, par exemple, un « bébé » qui grimpe sur un autre enfant le fait en général par expérimentation et non par agressivité. L’intervention de l’adulte sera adaptée, attentive à l’enfant, non pas en lui rappelant la règle mais en lui montrant la limite de ce qu’il peut faire avec un autre enfant, pas encore perçu comme un « autre » justement.
Dans cette situation, nous percevons bien l’accompagnement des enfants autour des règles et des limites. Durant cette première année, nous ne présenterons pas à l’enfant des jeux à règles mais avec des limites dans leur utilisation.
La deuxième année
Dans la deuxième année, lorsque la marche est acquise, l’enfant va commencer à rencontrer de véritables règles dans son jeu, l’apprentissage est complexe ; intégrer qu’une règle est constante, régulière quel que soit l’adulte présent, et surtout que la règle existe même quand l’adulte n’est pas présent pour la poser. Nous imaginons bien que le programme est chargé et que la deuxième année n’y suffira pas. Le cadre est complexe, les règles dans le jeu mais aussi les règles de vie avec les autres enfants. Pour le jeu, nous passons progressivement des limites aux règles et cela doit se faire accompagné d’un adulte, nous avons donc les activités libres et les activités libres accompagnées. Le dessin sera proposé à l’enfant en présence de l’adulte qui lui transmettra les règles qui accompagnent cette activité, par exemple, ne pas dessiner sur les murs, lancer les crayons, ne pas se promener avec, etc. L’adulte sera bienveillant et ne posera pas les règles comme une exigence à laquelle nous devons obéir, mais comme une direction que l’enfant prendra à son rythme jusqu’à l’intégrer. Les activités qui demandent un peu d’attention comme le dessin, les encastrements, fonctionneront de cette façon.
L’aménagement de l’espace sera pensé en fonction de cette particularité avec des espaces ouverts et des espaces plus « fermés » qui nécessitent la présence de l’adulte pour les activités à règles. Nous ne trouverons pas de « coins » à règles libres d’accès dans cette tranche d’âge.
La troisième année
Il est toujours délicat de généraliser les années tant les rythmes des enfants sont différenciés ; pour cette troisième année, nous sommes plus proches des 2 ans et demi. C’est la période de développement où apparaissent les « coins » et les jeux à règles. Les « coins » à règles sont des espaces délimités mais libres d’accès qui possèdent souvent peu de fonctions, voire une seule fonction, par exemple le coin puzzle ou le coin dessin. L’enfant accompagné dans son activité par l’adulte dans la deuxième année a développé de l’autonomie et suffisamment
de contrôle de lui-même pour gérer l’activité tout seul dans cette troisième année. L’adulte reste présent pour parfois rappeler le cadre.
Dans cette période vont apparaître les jeux à règles comme des débuts de jeu de société (loto ou autre), les enfants vont apprendre les règles du jeu : attendre son tour, respecter une consigne, ces activités se feront en présence d’un adulte qui accompagnera les enfants dans cet apprentissage. À l’étape suivante, les enfants gèrent par eux-mêmes ces jeux de société mais nous sommes bien après 3 ans.
Les âges mélangés
Nous l’avons vu, la grande difficulté des professionnels de la petite enfance est de devoir s’ajuster en permanence à chaque enfant en fonction de son développement, le risque étant
de généraliser les réponses apportées aux enfants. Lorsque les âges sont mélangés en collectivité, la question des règles et des limites est complexe à mettre en œuvre, les règles doivent être différenciées mais l’aménagement de l’espace qui accompagne cet apprentissage n’est pas toujours adapté ; comment laisser des crayons à disposition lorsque les plus jeunes
peuvent accéder au « coin » dessin ? C’est l’une des grandes questions de l’aménagement de
l’espace des âges mélangés.
Conclusion
Nous le voyons, le jeu possède une fonction importante dans l’apprentissage des règles et des limites en lien avec le développement de l’enfant et les processus de socialisation. Jouer
seul, jouer avec l’autre puis avec les autres, intégrer les règles, avoir la possibilité de se dire non à soi-même, contrôler ses pulsions, demande à l’enfant un véritable travail qu’il ne peut pas faire seul, le jeu en est un médiateur.

Article paru dans la rubrique "Au pays des jouets de bébé" de la revue Spirale 2015/3 N° 75