La promenade comme expérience de découverte et de connaissance de son environnement, par Eva Kallo pédagogue Par

Les enfants élevés en famille découvrent leur environnement presque sans qu’il soit besoin d’y porter une attention particulière. Depuis leur plus jeune âge, c’est un événement quotidien que de sortir de la maison, pour aller avec leurs parents au marché, faire des courses, pour les accompagner chez des amis ou pour se rendre à la crèche ou au square, et, parfois, ils passent même une journée chez leurs grands-parents…
Si on lui en offre la possibilité, l’enfant de 1 an et demi à 3 ans regarde avec une attention soutenue, prolongée, les différentes choses qui l’entourent. De plus, il pose beaucoup de questions, avec des mots, avec des gestes, montrant son désir de comprendre le monde qui l’entoure. Les réponses à ses questions, ses nouvelles observations viennent enrichir ses expériences et élargir ses connaissances sur tel objet ou tel phénomène : il apprend à observer et acquiert de nouvelles connaissances, fait des liens avecd’autres expériences ou connaissances…
La vie des enfants élevés en pouponnière n’offre pas cette démarche spontanée au cours de laquelle ils peuvent découvrir l’espace élargi qui les entoure. Des promenades peuvent pallier ce manque si on les organise de telle sorte qu’elles permettent aux enfants de comprendre leur propre place dans l’environnement, ainsi que les liens qui existent entre eux-mêmes et le
monde extérieur.
Mais, si on promène tout un groupe d’enfants en même temps, l’adulte ne pourra veiller qu’à maintenir le groupe ensemble ; c’est pourquoi il demandera notamment que les enfants se
tiennent la main. Au cours de ces promenades, les enfants n’ont alors aucune possibilité d’exprimer leurs intérêts ou leurs curiosités individuelles et l’adulte n’a pas, non plus, la possibilité de les percevoir. En général, aussi, le groupe s’arrête où on lui dit de s’arrêter, les enfants regardent ce sur quoi l’adulte attire leur attention.
Les enfants sont tous extrêmement différents dans leurs intérêts comme dans le temps qu’ils consacrent à regarder l’objet ou le phénomène qui retient leur attention. Pour aider l’enfant dans cette découverte et connaissance de son environnement, le mieux que peut faire l’adulte, c’est de lui faire confiance, de lui donner la possibilité de regarder ce qu’il veut, d’observer à sa guise, de le laisser revenir au même endroit autant de fois qu’il veut, au cours des promenades suivantes.
Le rôle de l’adulte n’est pas d’orienter l’attention des enfants vers ce que lui, adulte, trouve intéressant ou important, mais d’observer leurs efforts et de les aider à formuler des questions, à nommer ce qu’ils voient, ce qu’ils aperçoivent.
Une autre tâche très importante de l’adulte, pendant la promenade, est d’apprendre aux enfants les règles du comportement à observer dans les rues, et de contribuer ainsi à leur socialisation. Parmi ces règles, les plus importantes sont celles qui concernent la sécurité des enfants : par exemple, s’ils peuvent courir, sur quelle distance, s’ils peuvent ou non descendre du trottoir tout seuls. Ils doivent aussi apprendre, par exemple, qu’ils ne doivent pas entrer dans un jardin privé, quelles sont les fleurs qu’ils peuvent cueillir ou pas, ce qu’ils
peuvent ramasser (des marrons ou des pommes de pin, mais pas un papier sale), sur quoi ils peuvent ou pas grimper (pas sur les bancs sur lesquels des personnes s’assoient)… Ces règles, ainsi que d’autres ayant trait au comportement des enfants, ne peuvent être communiquées, ni apprises, si un trop grand nombre d’enfants se
promènent ensemble.
D’après notre expérience, il est possible de se promener avec deux ou trois enfants, à la rigueur quatre, lorsqu’ils savent bien qu’ils ne doivent pas courir trop loin, ni descendre du
trottoir ou traverser la rue seuls. À l’intérieur d’un groupe de cette taille, il est encore possible pour chacun, avec l’aide de l’adulte, de s’ajuster aux besoins et rythmes des uns et des autres, d’attendre les uns, de satisfaire le désir des autres, par exemple pour choisir la direction à prendre… Ainsi, l’adulte peut à la fois veiller sur les enfants et être attentif à chacune de leurs questions, exprimées verbalement ou non, et y répondre.
Ce n’est que l’enfant qui marche avec assurance qui va en promenade… Pas besoin de le tenir par la main ! L’adulte lui témoigne par là sa confiance pour choisir la direction qu’il souhaite prendre, l’endroit où il veut s’arrêter, la vitesse à laquelle il a envie de marcher.
Outre le fait de tenir compte de son développement moteur, on peut s’interroger sur sa capacité à comprendre et à élaborer ce qu’il voit au cours de sa promenade. Les éducateurs qui veulent que l’enfant vivant dans une institution pauvre en stimulations sorte au plus vite dans le monde extérieur se trompent ! C’est une illusion de penser qu’un enfant en mauvais état affectif, indifférent à son environnement et dont l’intérêt est amoindri, va guérir grâce à un monde riche et varié : seul l’enfant qui se repère bien dans son environnement proche peut appréhender et élaborer un environnement plus vaste.
Un enfant n’est pas mûr pour la promenade tant qu’il ne sait pas, ne comprend pas ce qui lui arrive, qu’il ne connaît pas ce qui l’entoure dans sa vie quotidienne, ne sait pas où il va manger ou prendre son bain ; tant qu’il ne sait pas pourquoi et où l’auxiliaire s’en va, ni quand elle va revenir ; s’il n’a pas une connaissance suffisante de la régularité de son quotidien pour se rendre compte d’un changement, et ne sait pas retrouver son chemin pour retourner dans sa pièce de vie ou pour aller dans le jardin.
Pour ces enfants, tout ce qui est nouveau, tout cet environnement plus large et plus varié, ne signifie que chaos, impossible à comprendre, à connaître, et augmente son sentiment de
dépendance et de détresse. Mettre ces enfants dans un environnement plus vaste ne les aide pas et, au contraire, diminue leurs possibilités de se connaître eux-mêmes et d’appréhender
leur place dans une perspective plus large.
Pas besoin d’expériences extraordinaires ou d’événements exceptionnels ! Ce qui est à voir, ce qui vaut la peine d’être observé se trouve là, près de l’institution, près de la maison qui est la sienne. S’il y a une voie ferrée tout près, ce sont la locomotive, les différentes sortes de wagons que l’on peut regarder. En ville, ce sont les vitrines proches ainsi que l’arrivée de l’autobus s’il existe un arrêt proche, les personnes qui en descendent, celles qui y montent.
Le but d’une promenade peut être l’endroit où l’on répare des bicyclettes, la porte d’un garage, la maison où il y a un chien, le petit mur où il y a beaucoup de gravillons, l’endroit où il y a un cheval, là où on a remarqué des bennes ramassant les ordures, ou encore un chantier où l’on a vu des grues… En fait, n’importe quel endroit vers lequel on peut partir pour une nouvelle promenade. Car ce ne sont que ces expériences répétées qui donnent à l’enfant la possibilité de connaître, de reconnaître et de comprendre les phénomènes et la liaison des événements entre eux. Par exemple, un événement comme la voiture qui assure des livraisons et de laquelle sort une personne pour apporter un paquet dans cette maison nous semble simple.
Pour l’enfant, ce n’est qu’après avoir observé plusieurs fois ce phénomène, et en avoir parlé à plusieurs reprises, que cela deviendra compréhensible.
La première fois il n’en voit qu’un aspect, par exemple, la voiture qui s’est arrêtée : toute son attention est concentrée sur ce détail et il ne voit rien d’autre. Il se peut que, la fois
suivante, il découvre que la portière s’ouvre, que le monsieur transporte une caisse pleine et qu’il revient avec la caisse vide… Alors, petit à petit, accompagnés des explications de l’adulte, les détails observés se relient progressivement les uns aux autres, jusqu’à ce que l’enfant ait compris ce qui se passait.
Ce sont les observations répétées dans l’environnement immédiat qui donnent la possibilité au jeune enfant d’être attentif aux changements de l’environnement : la rue est la même, et pourtant différente quand il y a du soleil et quand il pleut ; la dernière fois, il y avait une flaque d’eau et aujourd’hui, il n’y en a pas. Maintenant, la porte du garage est ouverte et on est
juste en train de réparer une voiture qu’il a vue arriver hier. Les plantes sont en fleurs, puis ces fleurs se fanent ; on peut souffler sur telle fleur qui hier était jaune ; sur ce buisson sur lequel, il n’y a pas si longtemps, on a cueilli des fleurs, aujourd’hui ce sont des baies rouge et orange qui poussent…
Les promenades juste aux alentours de la maison, de l’institution, donnent déjà aux enfants la possibilité d’observer les liens qui existent entre le monde extérieur et leur foyer : ils observent ceux qui viennent travailler et ceux qui rentrent chez eux, les voitures qui arrivent et ce qu’elles apportent ; dans la cour, le jardin, ils rencontrent des adultes qu’ils connaissent : le jardinier, la femme de ménage, la personne qui fait les commissions, etc.
On peut facilement comprendre que, pour accompagner l’enfant dans ces explorations progressives, il est intéressant que ce soit la même personne qui l’accompagne : celle qui a
partagé les détails de ces événements avec lui, qui peut comprendre pourquoi l’enfant a peur de telle chose parce qu’ils l’ont vécue ensemble, qui peut comprendre pourquoi l’enfant s’arrête brusquement devant telle maison et ce qu’il veut raconter avec juste quelques mots, quelques gestes, lorsqu’il n’a que 2 ans. Et, si dans l’organisation institutionnelle, il est difficile que ce soit toujours la même personne, un compte-rendu devra en assurer la transmission.
Quel plaisir également si, à leur retour, les enfants sont accueillis par l’intérêt réel que leur témoigne leur auxiliaire : ils peuvent raconter où ils sont allés, ce qu’ils ont vu, ils vont ensemble chercher un endroit pour ranger les cailloux ou les marrons qu’ils ont rapportés, ou mettre dans un vase les fleurs cueillies. Tout cela augmente le sentiment de sécurité de l’enfant car cela veut dire que tout ce qui lui arrive est important, que l’auxiliaire est contente, se sent proche de lui, même si ce n’est qu’à travers ce qu’il raconte qu’elle partage son vécu.
De plus, cet échange n’est pas non plus négligeable pour le développement du langage, car les enfants apprennent à raconter et à décrire ce qu’ils ont vu et à se remémorer des
souvenirs.

Un article d'Eva Kallo et Miriam Rasse paru dans la revue "Spirale" 2015/1 N° 73

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  1. Diana Zumstein

    Une bonne base pour réfléchir aux « sorties » proposées aux enfants et au rôle des professionnels en EAJE, mais aussi intéressant pour tout parent !

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