La période d’adaptation/de familiarisation Par

Comment nommer cette période si importante de l’arrivée d’un petit enfant et de ses parents dans un lieu d’accueil ?
Pendant longtemps appelée « période d’adaptation », ce terme est maintenant souvent questionné car il pourrait laisser entendre qu’il s’agit pour l’enfant et ses parents de s’adapter à la structure accueillante : qui a à s’adapter à qui ?
Pourtant, la définition de Piaget de ce concept est intéressante à rappeler : l’adaptation résulte de deux processus complémentaires, l’assimilation qui est l’intégration de nouveaux éléments et l’accommodation qui correspond à une modification des schèmes acquis (les structures mentales d’un individu) pour les ajuster aux données nouvelles… Mais, peut être que cette notion est trop liée à la psychologie génétique et cognitive ?
Apparaît actuellement le terme de « familiarisation ». Or, il ne s’agit pas, pour le bébé et pour ses parents, de seulement « se familiariser » avec un nouvel environnement, de nouvelles personnes…
Certaines équipes parlent des « premiers accueils » : c’est simple et factuel, mais peut-être que ces mots ne reflètent pas suffisamment la complexité du travail psychique à l’œuvre tant pour le bébé, ses parents et les professionnels, pendant ces toutes premières rencontres.
Quel terme utiliser alors ? Il est peut être encore à inventer…

En tous cas, est maintenant reconnue, par les professionnels et par de nombreux parents, la nécessité d’un temps de préparation à la nouvelle arrivée dans un lieu d’accueil. La connaissance des travaux de Spitz 1 sur les carences affectives, des Robertson 2 sur la
séparation, et de Bowlby 3 sur l’attachement, n’y est sûrement pas étrangère.
Même si, au cours de ses premières années de vie, le bébé est engagé dans un processus psychique de « séparation-individuation » 4 qui lui permet de construire progressivement son identité séparée à partir de cette relation fusionnelle initiale avec sa mère/son parent, il reste très vulnérable aux séparations réelles au cours de cette toute petite enfance : le bébé dispose encore de peu de moyens pour faire face à la séparation d’avec sa famille dans laquelle se construisent ses premiers liens d’attachement, fondateurs de sa vie psychique et de son sentiment de sécurité.
Et, comme l’énonçait souvent Myriam David 5 , ce n’est pas tant la séparation elle-même qui peut être traumatique, mais l’absence de moyens mis à la disposition de l’enfant pour y faire face.

L’un de ces premiers moyens est la période de préparation à cette arrivée de l’enfant et de sa famille dans le lieu d’accueil. Cette préparation concerne le bébé, ses parents, le professionnel « référent » de l’enfant et ses relais désignés par la structure d’accueil.
Quels sont les besoins de chacun lors de ces premiers temps d’accueil ?
Le bébé, lorsqu'il est accueilli à 3 ou 4 mois, vit encore dans un état de relation fusionnelle, de symbiose avec ses parents, avec son environnement, comme si ceux-ci faisaient « partie » de lui, dans un « tout » dont il sait encore peu se différencier : les bruits, les couleurs, les odeurs de son environnement, et aussi les caractéristiques des interactions construites, de façon singulière, avec ses parents : la façon de le tenir, de le porter, de le toucher, de le nourrir, l’habiller, le laver, le coucher, de lui parler ; la façon de prendre en compte et de répondre à ses manifestations corporelles (agitation, détente, pleurs, gazouillis…). Le bébé sait déjà prévoir les réactions de son parent, son comportement, ses attitudes, ses émotions (si le parent est suffisamment « fiable », ce qui est le cas, dans la plupart des situations…). Entre le bébé et son parent s’élabore un mode interactif tout à fait unique et spécifique de cette dyade.
Lorsqu'il vit dans un autre environnement, avec d’autres personnes, le bébé se trouve plongé dans un autre univers dont il ne connaît pas la langue ni les codes. Perdu, il est dans un chaos ; sans ces enveloppes, il se « liquéfie » : le bébé peut beaucoup pleurer, non pas de la perte (car il ne sait pas encore que ses parents, son environnement ne font pas partie de lui), mais du manque ; ou bien, cet environnement étant trop étrange, il s’en extrait et peut se « réfugier » dans le sommeil…
Le bébé a besoin de découvrir et de « se familiariser » avec un nouvel environnement, en la présence sécurisante de ses parents. On peut voir combien les bébés, pendant cette « période d’adaptation » observent et scrutent intensément ce nouvel univers.
Et, il a besoin de connaître cette professionnelle (et ses relais) qui va l’accueillir dans ce lieu (qui elle est, comment elle va réagir, comment est-elle prévisible ?) pour commencer à construire une relation de confiance avec une personne qui va l’écouter et chercher à le comprendre.
L’objectif principal, pour le bébé, devrait être de pouvoir construire cette confiance, ce lien sur lequel il pourra prendre appui, en l »absence de ses parents pour pouvoir faire face à cette séparation d’avec eux. Et, cela nécessite du temps …

Le parent, lui aussi vit dans une relation encore de symbiose avec son bébé de 3 mois. On peut voir, dans ces tout premiers jours de rencontre, combien les bébés sont encore beaucoup dans les bras de leur parent, très collé contre elle.lui, la.le cherchant souvent du regard, écoutant sa voix, tout juste à commencer à s’ouvrir au monde extérieur.
Les parents ont besoin eux aussi de construire une relation de confiance avec des adultes qui vont prendre soin de leur bébé, besoin de pouvoir se fier à ces professionnels pour leur confier leur tout petit si précieux.
Pour cela, ils ont besoin d’informations sur le milieu dans lequel leur enfant va être accueilli, son fonctionnement, le projet, le déroulement des journées, etc… mais, surtout, ils ont besoin de connaître ce professionnel (et ses relais) qui va prendre soin de lui, de découvrir combien celui-ci peut être attentif à leur bébé, chercher à le connaître et le comprendre, lui offrir des propositions et des réponses adéquates.
Leur présence est très précieuse car ils connaissent leur bébé et vont aider le professionnel à le « décoder » : qu’est-ce qu’il exprime quand il pleure de telle ou telle façon, quand il s’agite ou se frotte le nez ; ce qu’ils ont trouvé avec leur bébé pour l’apaiser, pour qu’il puisse manger et dormir paisiblement, ce qui l’intéresse… ce ne sont pas tant les habitudes familiales – qui seront sûrement difficiles à préserver dans un autre milieu – qui sont à transmettre, mais les « habitudes » que leur bébé s’est construites, sa façon d’exprimer ses besoins et leur satisfaction…
C’est pourquoi la présence des parents est très importante pendant cette période « d’adaptation » : pour permettre au bébé de prendre appui sur eux pour découvrir du nouveau, pour construire un nouveau lien avec de nouvelles personnes, avec leur assentiment ; et aussi pour transmettre aux professionnels toute la connaissance qu’ils ont déjà de leur enfant.
Il ne s’agit pas que parent et enfant s’habituent progressivement à la séparation, mais qu’ils puissent profiter de ce temps pour apprendre à se connaître et à se faire confiance mutuellement, dans ces relations triangulaires enfant-parent-professionnelle. Les parents pourraient donc rester présents pendant toute la période de cette « adaptation »…

Les parents ont besoin aussi d’être entendus dans leurs émotions, dans leur travail de séparation ; et d’être reconnus et soutenus dans leur rôle essentiel pour accompagner leur bébé dans le travail qu’il a à faire, tant dans les moments de rencontre dans le lieu d’accueil que lorsqu'ils se retrouvent à la maison avec leur enfant (en lui parlant de ces rencontres, du lieu et des personnes rencontrées, de ce qui s’est passé, de ce que le bébé a manifesté, exprimé, des prochaines rencontres qui vont avoir lieu, avec les émotions qui en émergent…)

Le.la professionnel.le va avoir à aller à la rencontre d’un bébé et de parents qu’il.elle ne connaît pas pour apprendre à se connaître mutuellement et donner des moyens pour co-construire cette possible relation de confiance dans laquelle chacun des partenaires peut se sentir écouté et percevoir une recherche de compréhension et de prise en compte.
C’est un vrai travail d’attention qui mobilise beaucoup de disponibilité et d’énergie psychiques (surtout que les professionnels ont à accueillir plusieurs enfants et leur famille !).
Et, nécessite aussi une disponibilité physique : le.la professionnel.le doit pouvoir être dégagé.e de toute autre tâche pour pouvoir se centrer sur cette rencontre, sur l’observation de l’enfant, de ses intérêts et émotions, des interactions avec son parent et pouvoir ainsi recueillir de nombreuses informations qui lui seront précieuses pour prendre soin de ce bébé quand ses parents ne seront plus présents. Ces temps de rencontre n’ont pas besoin d’être longs (une trentaine de minutes pour chaque rencontre est peut être suffisant, en tous cas pour ce qu’un bébé peut « intégrer »), mais ils doivent être « pleins » : dans une grande proximité des 3
partenaires, bébé, parent, professionnel.le pour favoriser ces relations triangulaires, le.la professionnel.le présentant son travail, écoutant le parent et commentant ce que fait et exprime le bébé (ses compétences, ses émotions, l’évolution de sa compréhension de ce qui se passe pour lui, de ses premières manifestations du lien qui se construit : un regard, un sourire, un geste en direction du.de la professionnel.le…), sous le regard de son parent. Le partage de ces observations du bébé est sûrement l’occasion, pour le parent, de faire l’expérience de l’attention fine et intéressée du.de la professionnel.le à l’égard de leur enfant…
Cette disponibilité du.de la professionnel.le , pour être possible, doit pouvoir être organisée avec les autres personnes de l’équipe. Dans certaines équipes, de toutes premières rencontres sont prévues dans un espace dédié, en dehors de la pièce de vie où sont accueillis les enfants, avant que les bébés puissent découvrir cet espace de vie, avec d’autres enfants et adultes présents et dans lequel l’enfant pourra faire l’expérience de temps de soins donnés par son parent, sous le regard du.de la professionnel.le ; puis par le.la professionnel.le, sous le regard et en présence du parent. Tout en informant le bébé que son parent ne sera pas toujours présent dans cet espace et que c’est, avec l’accord de ses parents, que le.la professionnel.le prendra ensuite soin de lui.

Le.la professionnel.le a besoin de conditions pour déployer ses capacités d’attention et d’écoute lors de ces rencontres, mais il.elle a besoin aussi d’accompagnement et de soutien, dans cette période si délicate et intense : des temps de partage en équipe sur ce qui se passe et se construit, s’élabore dans ces rencontres ; et sur ses intérêts, découvertes, mais aussi ses difficultés, ses émotions : des temps de rencontre en équipe doivent pouvoir être régulièrement prévues lors de ces période « d’adaptation ». Pour être écouté.e , mais aussi pour ajuster le déroulement et les différentes étapes de ces rencontres (au sein d’un cadre prévu et connu de chacun) au rythme et besoins de chacun, afin qu’au cours de cette période, chacun des partenaires puisse être actif et acteur de ce processus de co-construction : par exemple, à quel moment et sur quels signes du bébé, du parent, prendre le bébé dans les bras ?

Dans ce processus, il est important aussi que parents et enfant puissent faire connaissance des personnes qui vont relayer la personne « de référence » qui ne sera pas toujours présente auprès de l’enfant : la « personne de référence » qui est proposée pour chaque enfant, même si elle doit pouvoir continuer à rencontrer régulièrement ce bébé (et donc, ce ne peut être une personne de référence « que » pendant la période d’adaptation, au risque de leurrer enfant et parent), ne sera pas la seule à prendre soin de leur bébé…mais, et c’est peut être sa fonction principale, elle est garante de la continuité de l’enfant en l’aidant à faire des liens entre ses différentes expériences vécues avec ses collègues quand elle n’est pas là, ou avec sa famille grâce aux transmissions entre ces différentes personnes qu’elle aura le souci de recueillir.

Les modalités et le déroulement de ces périodes d’adaptation/familiarisation prendront sûrement des formes différentes d’un lieu, d’une équipe à l’autre, dans des accueils collectifs ou individuels, car il n’y a pas une seule façon de décliner cette organisation.
C’est le sens de cette période de préparation qui est à penser : un temps de rencontres triangulaires pour co-construire de nouveaux liens sur lesquels parents et enfants vont pouvoir prendre appui pour faire face à cette séparation et l’élaborer. Avec l’idée que peut être pendant cette période, il est intéressant de travailler sur les différences (tout ce qui va être différent pour l’enfant, ses parents dans ce lieu et temps d’accueil) et les moyens à développer pour que chacun puisse construire et intégrer du nouveau … plutôt que chercher à faire du même.
Cette « période d’adaptation », si elle est importante et nécessite du temps (combien de temps faut-il à un jeune enfant pour construire de nouveaux liens, différents de ceux construits avec ses parents - qui doivent être protégés et dont on doit prendre soin - ?), elle n’est qu’une première étape : plusieurs semaines vont être encore nécessaires pour que le bébé puisse vraiment se sentir en sécurité dans ce nouveau monde, dans ses nouvelles relations pour profiter de ce qui lui est proposé dans ce lieu. Du temps sera encore nécessaire aux parents et aux professionnels pour continuer à construire cette relation de confiance mutuelle.
A la période « d’adaptation » succède une période « d’intégration »…


1 René A. Spitz, « Hospitalism: An Inquiry into the Genesis of Psychiatric Conditions in Early Childhood », The Psychoanalytic Study of the Child, vol. 1,‎ 1945, p. 53-74
2 Série de films produite par James et Joyce Robertson « Young children in brief separation »
3 John Bowlby, « Attachement et perte » - Vol 1,2,3 – PUF 2002 -2007
4 Margaret Malher, « Naissance psychique de l’être humain : symbiose humaine et séparation » - Payot 1990
5 Myriam David, « Séparation précoce : traumatisme de la première enfance ?» - Revue Dialogue n° 168 - 2005

Article publié la première fois dans la revue Les cahiers de la puéricultrice

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