La parole est à Laure, EJE : « A l’écoute d’une autre voie ! Désarticulation des routines institutionnelles » Par

C’est en suivant une session d’accompagnement à la VAE pour le diplôme d’auxiliaire en 2012 que j’ai pu réaliser que l’observation est fondamentale, et que j’entendrai pour la première fois parler de l’accompagnement Piklérien.

Bien entendu à cette époque « Loczy » c’est juste une référence parmi d’autres, le nom d’une crèche un peu spéciale qui laisse une grande importance au mouvement, qui a aussi un grand attachement à prioriser la bienveillance, la verbalisation a l’enfant des actions qui sont faites sur son corps.

Tout naturellement ma curiosité me pousse à orienter mon travail qui au départ est plutôt  traditionnel sur ce volet tout particulier de la référence, du libre agir...En lien avec cette méthode je propose dans un premier temps, de ne plus asseoir les bébés qui n’en ont pas acquis par eux même la capacité. D’abord juste pour observer ce qui se passe si nous les laissons d’avantage au sol au lieu de les caler dans des coussins, ou de les attacher dans les transats. Nous tacherons d’observer s’il se passe quelque chose de particulier.

Je ne m’attendais pas à devoir faire face à des réactions disproportionnées provenant d’autres collègues  Ces petits changements que nous opérons au sein de notre groupe construise une sorte de résistance, que j’apprendrai peu à peu à connaitre et mieux accompagner.

Cela me pousse à trouver des pistes qui puissent convaincre, à aller plus loin dans ma démarche. En effet les observations que je fais à ce moment-là  sur le terrain sont vraiment bluffantes.

Les enfants semblent moins en demande de l’adulte, plus agiles, plus confiants dans leurs capacités, ils prennent des risques et demandent moins notre présence auprès d’eux

.Ils semblent porter un tel intérêt à leurs découvertes qu’ils en oublieraient presque que nous sommes là pour eux.

Les professionnelles aussi sont sereines, elles prennent le temps lors des soins d’établir une vraie relation. Pendant que chacun vaque à ses occupations elles préparent en amont le travail d’organisation, biberon, repas.

En 2015 je lis Loczy ou le maternage insolite qui me donne encore plus d’information, je veux comprendre ce fonctionnement si atypique que je découvre au fil de cette lecture.

Pour ce qui est des changements qui ont été  faits sur le groupe, ils n’ont apportés que des observations intéressantes. Les bébés sont calmes, ils s’occupent. Certains acceptent mal de ne plus être en position verticale dans le transat ou les coussins, dans ce cas, nous prenons le temps avec eux au sol de trouver des accompagnements qui les satisfassent autrement. (Leurs frustrations ne durent en général que quelques temps).Nous cherchons avec eux la reconquête de positions intermédiaires, en installant des coussins ils redécouvrent la position couchée puis dans un second temps, les mouvements naturels qui leurs permettent de s’asseoir par leurs propres moyens

Lors de mes premières années de collectivité ou le travail fut plutôt traditionnel, tout était pensé dans l’urgence, en fonction de l’immédiateté de la demande faite par l’enfant, à l’adulte qui s’empressait d’y répondre.

 La réponse était spontanée, automatique et irréfléchie, peu adaptée, car plusieurs demandes arrivaient au même moment (collectif) et les professionnelles n’avaient pas anticipé, réfléchi en équipe.

Les enfants de cet âge ne savent pas différer leurs souhaits, ils ont besoin  que l’on accède le plus rapidement possible à leurs besoins fondamentaux.

Il apparait alors une surcharge d’informations à traiter qui induit un débordement tant dans la réponse à donner, que dans l’émotion que cette tension génère. Les pros se retrouvent devant une impossibilité de traiter tous les besoins individuels dans un même temps, il s’ensuit sur le plan du ressentit personnel une impression de n’être pas à la hauteur de la problématique posée par le collectif, et beaucoup de culpabilité.

J’ai pu observer que la motricité libre est pour moi, en lien direct avec cette difficulté, car elle en attenue les effets.

L’enfant ne sollicite plus l’adulte en permanence pour ce qui est de la découverte de nouvelles postures, ou pour être dans la relation individuelle. Bien au contraire il se focalise sur sa construction personnelle, et sur l’acquisition de ses compétences, il dépend de l’adulte pour ses besoins fondamentaux seulement, ou pour le maternage lorsqu’il en exprime le besoin.

Il n’existe pas au travers de l’adulte, mais dans sa capacité à inter agir avec lui, ses pairs et  son environnement. Toutes les étapes qu’il franchi représentent l’expression de sa volonté et lui font prendre conscience de son corps.

Il enrichit peu à peu sa base de sécurité intérieure (estime de soi) car il prend confiance en lui-même, et pas uniquement en l’adulte qui le soutient.

Pendant ce temps l’adulte se rend disponible pour des taches d’organisations, de préparations, ou d’aménagements des temps de transitions. C’est en ce sens que cette pédagogie piklérienne est intéressantes car elle valorise le travail et la dynamique du groupe qui s’inscrit alors dans l’observation des enfants, la réflexion autour des pratiques.

 Cette concertation construit peu à peu le regard commun que  l’on porte à l’enfant, et à son accueil. Elle tient compte alors d’une  réponse spécifique que l’on a élaboré en amont avec l’équipe et en informant la famille.

Cette proposition offre aux adultes accompagnants la possibilité de dégager des plages de récupération psychique, des temps ressources, ou l’adulte peut penser l’élaboration de son travail.

Ces temps précieux permettent de mieux accueillir les enfants lorsque cela est véritablement nécessaire, sur les temps forts par exemple : soins, repas, sommeil…et entrer dans une relation plus maternante, et sécurisante seulement lorsque  l‘enfant la sollicite.

Entrer dans cette proposition permet de :

Nourrir une relation de qualité dans un principe de continuation des soins, d’attentions, de stabilité, qui lui permettrai d’acquérir le sentiment d’exister, d’être soi parmi les autres.

Demeurer à son écoute dans un engagement psychique empreint d’empathie afin qu’il développe un sentiment de compétence, qui s’oppose à un sentiment d’impuissance, face à un environnement encore inconnu, non familier.

L’accompagnement Piklerien c’est aussi pour moi, accompagner l’enfant vers ce développement psychologique, affectif, émotionnel global qui est les fondements de son être.

Le soutenir dans la construction de son monde interne, de son identité au cœur du collectif, et non de le mettre en situation d’inconfort, ou de détresse dans un groupe ou il n’existe plus en tant qu’ « individu particulier ».

Impact de cet accompagnement sur la réflexion des professionnels :

Demandons-nous à un bébé qui ne marche pas, de marcher quand même ?

La réponse est négative, si nous le mettions debout son corps ne le soutiendrai pas en raison notamment de son manque de tonus musculaire.

Lui demander de différer ses besoins, de ne pas pleurer, d’accepter un autre rythme que son rythme biologique, d’accepter de partager, sont des exigences qui correspondent à une  difficulté incommensurable pour l’enfant car son psychisme n’est pas assez mature pour le faire. Il aura besoin de temps,  et du soutien bienveillant de l’adulte pour pouvoir accéder à ces nombreuses demandes qui ne sont pas en phase avec son développement interne.

Contrairement au développement somatique la maturation psychique ne se voit pas, ne se compte pas,  elle est imperceptible, discrète, indiscernable à celui qui n’en n’est pas l’expert, et c’est pour cela qu’elle est quelquefois occulté par les pros en structure d’accueil.

Un adulte est capable de prendre en considération tous les éléments qu’offrent une situation inconnue, il élabore des solutions mentales qui lui permettent d’y faire face par : anticipation,  patience,  projection, réflexion...

L’enfant est un être immature qui n’a acquis aucune de ses notions, il vit l’instant présent. En portant une attention soutenue sur l’acquisition des capacités motrices de l’enfant, les pros sont inévitablement sensibilisés aux modalités d’apprentissages, et d’assimilations, qui se construisent par étapes avec des progressions et stagnations.

Je crois que la pédagogie Piklérienne pose les fondations du savoir dire, et du savoir être en collectivité. Elle construit un consensus autour du respect de l’enfant en décodant, désarticulant,  l’acquisition des compétences et mieux en respecter l’émergence et le suivi.

En intégrant ces facteurs élémentaires, les pros se sensibilisent à d’autres acquisitions de l’enfant, d’ordre psychologique, moins apparent et tout aussi importantes, car ils font le lien avec les précédentes plus observables. Elles comprennent aussi mieux les notions d’acquisition séquentielle, d’étapes, de régressions car elles les ont observées dans le mouvement de l’enfant.

Ne pas minimiser l’importance de la parole dite a l’enfant en collectivité, tendre vers une conduite bienveillante et respectueuse. C’est avant tout une réflexion sur l’intérêt de notre travail au quotidien. En banalisant nos gestes et nos postures, apparaissent inévitablement le risque d’une dérive professionnelle.

Posons-nous la question, quel accompagnement souhaitons-nous imaginer?

Celui que nous construisons jour après jour, a un impact certains sur le développement global du  jeune enfant. Tenons-nous à l’ écart de la facilité, des automatismes, de la routine, pour inventer un accompagnement soutenant et respectueux.

L‘intérêt de l’accompagnement Piklérien c’est  qu’il caractérise ce type de conduite,  il s’appuie dès sa mise en place  sur des observations travaillé par des experts  qui en ont traduit les fondements, pour in fine, les rendre accessible à tous.

La pensée est alors structurée sur des bases rationnelles, laissant peu de place à des considérations émotionnelles, ou des projections personnelles qui pourraient ternir, influencer le travail réflexif des équipes.

Il apparait de façon aléatoire, des gestes, des postures, ancrées dans la mémoire collective de lieu d’accueil, qui ne sont pas en lien avec le regard bienveillant et sécurisant que prône cette pédagogie.

Même si les projet éducatif font référence a l’attachement, la référence, ou au concept piklérien sur le terrain les postures pros sont tout autres.

Cette dichotomie est récurrente, elle est souvent source de conflit car ce sont les fondamentaux qui s’opposent en ce qui concerne les fondations de la vie en collectivité, et  la projection profonde que l’adulte a du jeune enfant et de son rôle auprès de lui.

On est alors d’accord sur la forme (le projet éducatif : liberté autonomie) : donner la liberté de se mouvoir.

Mais qu’en est-il sur le fond ? Pour ces professionnels les arguments sont souvent étayés par le respect de la continuité avec  le milieu familial ou le bébé est assis avant d’en avoir les capacités musculaires. En effet ce bébé pleurera surement lorsqu’il sera couché sur le sol a la crèche.

Mais notre rôle n’est-il pas de rassurer les familles et tout à la fois leur donner les informations qui concernent les phases d’acquisition du développement moteur de leur enfant. Ainsi nous construisons ensemble et dans le respect mutuel une harmonisation cohérente des pratiques qui tendent à soutenir les avantages sur le long terme d’une autre proposition.

Ce sont toutes les observations que j’ai pu faire sur l’avant après qui ont construit mon expérience. Aujourd’hui  ma volonté c’est de convaincre d’autres professionnels du bienfondé de cet accompagnement qui bouleverse certains concepts qui ne voient pas l’enfant comme un individu doué de capacités.

Aujourd’hui je travaille comme réfèrent pédagogique en micro crèche et je sais que j’apprends encore, tout en parcourant les revues, ou en assistant aux conférences, je construis « ma vision » de l’accompagnement que propose Pikler.

Mon curseur d’évaluation se résume à observer des enfants détendus à qui l’on offre le plus possible de liberté dans leurs mouvements tout en assurant un cadre qui offre sécurité physique et mentale.

A côtoyer des familles qui parlent volontiers de leurs problématiques ou observations, qui s’adressent facilement à nous pour nous exprimer des demandes particulières.

A évoluer dans une ambiance sereine, voir des professionnelles épanouies, souriantes, authentique, qui prennent du plaisir à accompagner les enfants dans leurs découvertes et expérimentations..

Une équipe investie dans son travail au quotidien qui voit dans le jeune enfant un partenaire doués d’incroyables capacités. Une équipe qui soutient cet enfant avec beaucoup de professionnalisme et de respect.

Les courts métrages de Pikler sont d’excellent support notamment pour les réunions pédagogiques. Ils offrent un éventail infini de questionnement intéressant à traiter en équipe.
Mais aussi avec les candidates lors de nos recrutements pour leur permettre de visualiser rapidement ce vers quoi nous tendons en termes de relation et d’accompagnement à l’enfant.

Laure Roulin - Educatrice de Jeunes Enfants
Référente pédagogique

Micro crèche « la Piccolina », Chateauneuf de Grasse

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