Est-ce que les connaissances sur les compétences du bébé modifient notre façon d’être avec les tout-petits ? Par

Une certaine contradiction existe entre les données scientifiques recueillies ces dernières décennies et les attitudes actuelles à l’égard du nourrisson. Le nourrisson n’est plus considéré comme un réceptacle passif avec des besoins purement physiologiques. Plus d’attention est portée aux besoins affectifs du bébé, à ses interactions avec son environnement et à ses apprentissages. Des recherches ont révélé chez les nouveau-nés et jeunes nourrissons des capacités jusqu’alors insoupçonnées. Très tôt, le nouveau-né reconnaît la voix de sa mère, réagit par des réactions différenciées à des stimuli divers, distingue des formes, des odeurs, des goûts, des couleurs. Il peut imiter l’expression du visage de l’adulte, être stimulé ou conditionné, apprendre. D’autres recherches ont prouvé qu’un acte souhaité et exécuté librement par un sujet est bien plus profitable pour lui à court et à long terme que des actes imposés ou subis.

Cependant, à l’exception d’un nombre très restreint d’experts de la petite enfance, ces découvertes n’ont pas transformé la pédagogie du développement du bébé et du jeune enfant, et n’ont pas accru la confiance en sa capacité de développement. L’intérêt de l’activité autonome initiée par le bébé lui-même reste ignoré, ou tenu pour négligeable. Le bébé est considéré comme un être à qui, pour son bon développement, il faut enseigner ou du moins faire exercer ses capacités. L’adulte « fait faire » au bébé quelque chose qu’il ne sait pas faire encore par lui-même, lui montre comment le faire, l’incite à imiter les gestes ou agit à sa place. Et lors des soins corporels et des repas, il entrave ses mouvements, voire s’y oppose par différents stratagèmes ou par la contrainte lorsqu’ils gênent l’activité de l’adulte.

L’évolution des attitudes vis-à-vis des jeunes enfants a plutôt été dans le sens d’une précocité des apprentissages. On stimule précocement, et même on surstimule au niveau psychomoteur, sensoriel, intellectuel, gestuel et verbal. Il est proposé aux parents et aux éducateurs des programmes d’apprentissages précoces ou des méthodes pour éveiller ou stimuler le goût de l’activité et accélérer certaines acquisitions. On accorde peu d’importance non seulement à l’activité autonome des nourrissons et des jeunes enfants mais aussi aux conditions de l’environnement qui la favorisent et lui permettent de s’épanouir. Or, certaines difficultés éducatives pourraient être évitées si les découvertes concernant la capacité d’apprentissage précoce des nourrissons renforçaient la confiance de l’adulte envers leur capacité de développement et envers la valeur de leur activité autonome.

Il est important de comprendre que l’autonomie commence dès la naissance mais prend une forme particulière à chacun des stades de développement. Pour nous, les premières expériences de l’autonomie existent dès l’âge de nouveau-né dans toute activité initiée par l’enfant lui-même sans l’intervention directe des adultes, et orientée par le plaisir et l’envie d’agir. Cette activité « autonome » initiée par l’enfant lui-même est source pour lui de multiples apprentissages dans les domaines psychomoteur, affectif et cognitif. C’est cet ensemble d’apprentissages autonomes qui, lorsqu’ils sont respectés, constituent les fondements de l’autonomie adulte.

Le potentiel inné de l’enfant comporte une tendance à la croissance et au développement. Les enfants sont poussés par une force intérieure, un désir d’expérimentation de leur corps et des objets environnants. Les soins de bonne qualité favorisent cette tendance innée de l’enfant à connaître et à habiter son corps, à tirer des enseignements de l’exercice de ses fonctions corporelles et à accepter les limites de sa peau qui sépare le « moi » et le « non-moi ». Dans ce processus, on observe une progression permanente et une succession d’étapes communes à tous les enfants, mais dont le rythme est propre à chaque enfant. L’activité autonome du bébé mobilise ces potentialités spécifiques qui ne peuvent être remplacées par rien d’autre. Le bébé est ainsi capable d’agir de façon adéquate pour maîtriser ses mouvements, acquérir des connaissances sur lui-même, sur ses capacités corporelles et sur le monde matériel qui l’entoure. Pour développer son autonomie, il a besoin d’expérimenter ses compétences par cette activité autonome. Nous considérons comme essentiel dans l’éducation de tous les enfants non pas d’éveiller et de développer le goût à l’activité autonome, mais de maintenir et de soutenir ce goût inné et naturel, de le protéger pour qu’il ne soit pas inhibé, de lui fournir les conditions qui favorisent son développement.

C’est à travers cette activité que l’enfant peut accumuler les expériences favorisant non seulement un développement moteur harmonieux mais aussi la construction des bases de son sentiment d’efficacité et de son développement intellectuel, le développement de sa capacité à être un adulte créatif et responsable.

Être actif de façon autonome dès le plus jeune âge a donc de l’importance aussi bien pour le présent que pour l’avenir. De plus, c’est source de plaisir et de satisfaction. C’est pourquoi il est nécessaire pour tous les enfants, élevés en famille ou en collectivité, de vivre dès le plus jeune âge dans des conditions qui leur permettent de découvrir le plaisir que peut leur apporter leur propre activité spontanée et de l’accroître par les résultats obtenus. À toutes les activités corporelles est associé un besoin de les exercer et de les développer, même si ce besoin ne commence à se manifester qu›à un certain stade de maturation physique et psychique de l’enfant. Chaque nouvelle acquisition procède de la précédente, n’émerge que lorsque la précédente est bien achevée et forme une base solide pour les acquisitions futures, car elle procure à l’enfant une réelle maîtrise du geste et une sécurité dans l’exécution.

Quand on observe un bébé en bon état psychique, avec un espace suffisant et des jouets adéquats, on perçoit dans ses exercices un vif intérêt, une attention concentrée, une ténacité et une intrépidité sereines, souvent moins nettement observées chez des enfants plus âgés. Il devient, sous nos yeux, de plus en plus expérimenté dans ce qu’il entreprend.

Si l’adulte considère l’activité indépendante du bébé dès le plus jeune âge comme une valeur importante pour le présent et l’avenir de l’enfant, cela modifie aussi sa vision de son propre rôle de parent ou d’éducateur. Le parent ne pense plus qu’il faudrait qu’il soit toujours dans la proximité immédiate de l’enfant et s’occupe sans cesse de lui, le stimule, l’enseigne. Bien que les temps passés avec l’adulte soient précieux pour l’enfant et à la source de son goût d’activité, les temps d’activité libre et autonome ne le sont pas moins.

L’enfant, absorbé par l’expérimentation de ses capacités corporelles et manuelles et par l’exploration des objets mis à sa portée, n’a pas besoin de la présence proche, permanente, de la participation ou de l’aide continuelle de l’adulte, puisque sans lui il ne se sent pas impuissant.

Le parent peut donc consacrer du temps à ses autres obligations et intérêts personnels sans éprouver de culpabilité, sans se sentir l’esclave de son enfant ou le considérer comme son jouet. Il peut respecter l’espace personnel de l’enfant, tout en préservant le sien, en prenant plaisir à contempler l’activité, l’attention concentrée et les progrès de son enfant. Cela rend plus équilibrée la relation parent-enfant.

Dans le cadre d’un lieu d’accueil collectif, la prise en compte de la valeur de l’activité autonome aide aussi l’auxiliaire à trouver un juste équilibre dans sa relation avec les enfants, et à comprendre à quel point les rapports chaleureux entre l’enfant et l’adulte, qui se tissent surtout au cours des soins, et la qualité de l’activité libre et autonome de l’enfant sont indissociables. Le bébé, dans la mesure où il a eu un moment d’intense sécurisation affective au cours des soins, peut ensuite être plus autonome, plus libre. De ce fait, du temps se libère pour que la professionnelle s’occupe d’un autre bébé. Pour que la professionnelle puisse donner le temps nécessaire à chaque enfant et consacrer toute son attention et tout son intérêt à l’enfant dont elle s’occupe, il faut qu’elle soit profondément convaincue que, si les moments passés ensemble avec l’adulte sont précieux pour l’enfant, l’activité libre et autonome ne l’est pas moins. Sans cette conviction, elle jugera que l’activité autonome de l’enfant est de moindre importance, n’est qu’un substitut du contact adulte-enfant. Par son comportement, elle communiquera involontairement à l’enfant son sentiment de culpabilité de ne pas rester avec lui à cause des autres. Ce sentiment de culpabilité faussera leur relation. Au lieu du plaisir de l’activité, l’enfant ressentira malaise, frustration, sentiment d’abandon. Cela provoquera anxiété et inquiétude chez les enfants.

On peut également observer ce phénomène dans les relations parent-enfant.

Article publié par Judit Falk et Miriam Rasse

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