De la relation individualisée entre enfants et adultes, en structure d’accueil par Judit Falk Par

Ce texte est extrait de « Importance et conditions fondamentales du caractère individuel des relations enfants adultes» de Judit Falk, dans Du soin et du relationnel entre professionnel et enfant, Toulouse, érès, 2017, revisité par Miriam Rasse.

Cette relation est fondamentalement différente d’une relation maternelle. Les racines, les origines en sont différentes, autre en est aussi la motivation; les éléments dont elle est composée ne sont pas les mêmes, ainsi que son avenir.
Toute exigence envers l’auxiliaire lui demandant quelque chose de semblable à l’attitude maternelle
instinctive est dangereuse. Tout en intensifiant le caractère personnel des soins donnés, l’auxiliaire doit toujours savoir que ce n’est pas son propre enfant qu’elle élève. Malgré tout son
dévouement et la richesse de ses sentiments, elle doit rester dans le cadre de son métier : c’est autant dans son propre intérêt que dans celui des enfants qui lui sont confiés. Les relations basées sur des sentiments véhéments, riches en spontanéité – si fructueuses qu’elles puissent paraître par moments – éveillent de l’anxiété autant chez les enfants que chez l’auxiliaire. Elles font naître chez les enfants des exigences qui ne peuvent être satisfaites dans le cadre d’une institution.
L’auxiliaire suscitant des exigences et des désirs affectifs impossibles à satisfaire provoque nécessairement des déceptions et des frustrations douloureuses chez l’enfant. Elle-même ressentira de l’anxiété et éprouvera des remords plus ou moins conscients également à l’égard des autres enfants qu’elle n’a pas pu soigner avec le même dévouement ; ses sentiments de culpabilité et son anxiété aboutissent souvent à de l’impatience, sinon de l’agressivité. En outre, la séparation d’avec l’enfant choyé la laisse souvent comme dépossédée ; il lui sera d’autant plus difficile, alors, de se tourner vers d’autres enfants. Tout en s’occupant chaleureusement de tous les enfants qui lui sont confiés, l’auxiliaire doit maîtriser ses propres sentiments pour éviter que les enfants ne deviennent l’objet de ses sentiments passionnels et incontrôlés. Au lieu de se tourner vers les enfants avec des sentiments maternels instinctifs, si elle veut être une bonne éducatrice, elle doit se tourner vers eux avec l’intérêt concernant le processus global de leur développement. L’ardeur des sentiments doit être remplacée par l’intensité de cet intérêt.
Si l’auxiliaire observe avec un intérêt passionné le développement des enfants en y découvrant les résultats de son propre travail, elle réalise les bases d’une relation qui assure une sécurité affective égale et constante à tous les enfants dont elle s’occupe.
Les moments les plus importants de l’interaction entre l’enfant et l’auxiliaire sont constitués par les soins. C’est au cours des repas, du bain et de l’habillage que la vie de l’enfant des pouponnières ressemble le plus à celle de l’enfant vivant dans sa famille : c’est alors qu’il est en tête-à-tête avec l’auxiliaire. En institution, ce sont les soins qui constituent la base d’un lien individuel tout au long de la petite enfance. Si l’auxiliaire aborde l’enfant dès les premiers jours avec attention et tact, si elle le prépare à tout ce qu’elle fait avec lui et à tout ce qui lui arrive, si elle lui offre toujours une possibilité de coopération et d’autonomie, si elle procède de manière à ce que l’enfant fasse volontiers ce qu’on lui demande, elle lui procure le vécu d’un sentiment d’attachement qui deviendra plus tard la base irremplaçable de son équilibre affectif.
Le caractère personnel de la relation est encore plus intense si chaque auxiliaire du groupe est plus particulièrement responsable de quelques enfants de ce groupe : elle est leur «auxiliaire privilégiée ». En observant et en enregistrant régulièrement le développement de ces enfants, elle se rend compte elle-même de leur état, de leur comportement et de leurs progrès… En soignant tous les enfants du groupe, elle consacre un peu plus de temps et d’attention à ceux-ci, les soins qu’elle leur assure durent un peu plus longtemps, comportent un peu plus de jeux... Les autres enfants reçoivent ces mêmes soins un peu plus intenses à un autre moment, de la part de leur propre auxiliaire privilégiée, quand celle-ci est de service. Si les auxiliaires font bien leur travail, les enfants expriment par leur comportement qu’ils savent qu’elle est la personne qui s’occupe d’eux avec ce supplément d’attention. En son absence, ils acceptent volontiers une autre auxiliaire (si elles ne sont pas nombreuses à se relayer auprès d’eux), mais leur relation avec leur auxiliaire privilégiée est plus intime.
Nous aussi, nous savons d’expérience que les nourrissons et les jeunes enfants qui ont la possibilité de s’attacher de manière privilégiée à un seul adulte suscitent de nombreuses            « difficultés ». Ils sont très remuants au cours des soins, ils sont taquins, ils réclament ou refusent des choses, tiennent beaucoup à certaines de leurs habitudes, se sentent offensés si quelque chose ne se passe pas comme ils le veulent, ils sont exigeants, jaloux : en un mot, leur comportement ressemble à celui des enfants élevés en famille !
Pour que l’auxiliaire puisse consacrer toute son attention et tout son intérêt à l’enfant dont elle s’occupe momentanément, il faut que les autres enfants lui en laissent la possibilité. C’est dire que, pendant tout le temps qui n’est pas pris par les soins (ou le repos), il faut que les enfants puissent s’occuper, se mouvoir, jouer paisiblement.
Pour les enfants élevés en institution, il est particulièrement important, dès le plus jeune âge, d’investir leur énergie dans une activité autonome à laquelle ils prennent plaisir. L’adulte
qui est chargé de s’occuper de plusieurs enfants ne peut consacrer que relativement peu de temps à chacun d’eux. C’est pourquoi, surtout dans les conditions institutionnelles, l’initiative venant de l’enfant lui-même, d’une part, les effets, les résultats qu’il obtient et qui l’engagent à poursuivre, d’autre part, sont les sources d’une activité qui s’enrichit sans cesse. C’est à travers cette activité que les enfants accumulent les expériences qui favorisent un développement moteur harmonieux et posent les bases d’un bon développement intellectuel, grâce à une expérimentation des situations. C’est à travers cette activité que se développent des attitudes d’humains adultes, créatifs et responsables.
Depuis plusieurs décennies, c’est d’après ces principes que notre Institut oeuvre à la formation de relations personnelles et stables entre les enfants et les adultes. Nous voulons par là préparer les enfants à être ultérieurement capables de créer des relations solides et durables, à se faire des opinions et à trouver leur place dans la société, dans le monde.

Article paru et téléchargeable sur www.cairn.info
https://www.cairn.info/revue-spirale-2019-2-page-114.htm

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