C’est simple et naturel ou ça ne l’est pas ? par Anna Tardos Par

Au début des années trente, la pédiatre Emmi Pikler formulait une conception nouvelle du bébé qu’elle mit en application d’abord dans sa propre famille, ensuite auprès des familles qu’elle accompagna dans son travail de pédiatre, puis dans la pouponnière aussi. Elle a reconnu que le nourrisson n’est pas aussi impuissant qu’on le croyait. Elle mit en évidence des capacités jusque-là inconnues, restées cachées.
Elle s’est rendue compte que, si le nourrisson est en bonne santé et en bonne relation chaleureuse, solide avec son entourage, il est capable sur le plan de l’activité motrice et du jeu d’élargir son répertoire de comportement et de le développer. Elle mit alors en évidence que le nourrisson:
- est capable, sans aide directe de l’adulte, de passer du stade couché sur le dos à la marche assurée;
- est capable, mu par son propre intérêt, de parvenir du stade où il regarde, observe ses propres mains à des manipulations complexes de plusieurs objets;
- est capable d’agir comme quelqu’un qui ne cesse de découvrir ses propres capacités et le monde, et d’en être le moteur actif;
- est capable de se lancer dans de nouvelles aventures, indispensables pour son développement, sans perdre la maîtrise de soi et des événements.
Comment cette conception nouvelle s’est-elle traduite dans sa pratique ?
Dans les familles qu’Emmi Pikler accompagnait et rencontrait régulièrement, les nourrissons, après les moments passés avec leur parent, paisiblement et dans une ambiance chaleureuse, pouvaient découvrir librement le plaisir d’observer, de mener leurs essais et apprentissages sans être dérangés. Dans une aire de jeu suffisamment vaste et sans danger, aménagée convenablement pour des activités variées, ils pouvaient, suivant leur propre intérêt, entrer en contact avec leur environnement et avec eux-mêmes, découvrir, expérimenter et éprouver leurs capacités, acquérir des connaissances sur le monde des objets qui les entourent et l’influence qu’ils peuvent y exercer, élargissant continuellement le cadre des « je le sais et je ne le sais pas », « j’en suis capable et je n’en suis pas encore capable ». Le parent n’intervenait pas dans cette activité, ni ne la dérangeait par des interdictions, des propositions, des stimulations ou des apprentissages, ni même en modifiant la posture de l’enfant: il ne le mettait pas sur le ventre, ni assis, ni debout, avant qu’il ne soit capable de le faire de lui-même, ne le faisait pas marcher non plus… Et les nourrissons n’attendaient d’ailleurs pas cela de l’adulte.
Dans les années trente, des photos prises régulièrement montrent, de façon éloquente, comment se développaient les nourrissons et les jeunes enfants vivant dans leurs familles selon cette conception: leurs mouvements et leurs postures sont harmonieux, ils sont engagés dans leur activité avec une attention concentrée (2).
Le comportement et le développement de ces nourrissons qui avaient eu la possibilité de s’exercer par eux-mêmes et de mener leurs propres apprentissages ont validé la
conception d’Emmi Pikler. Les enfants élevés dans ces familles se souviennent de leur enfance comme d’une période paisible, heureuse et ont eux aussi élevé leurs enfants selon cette conception, même lorsqu’ils étaient menés par leur destin dans des pays où leur entourage n’avait jamais entendu parler de tout cequ’ils avaient vécu dans leur enfance.
Après la guerre, Emmi Pikler fonda en 1946 à Budapest, la pouponnière de la rue Lóczy qui, depuis lors, accueille des nourrissons et jeunes enfants qui ne peuvent être élevés par leur famille. Elle espérait que dans ces conditions difficiles et « artificielles », il serait possible d’assurer un développement normal de ces enfants auquel, entre autres, à côté d’une relation
chaleureuse et fiable, la possibilité de mouvement et de jeu libres et autonomes contribuerait.
Il a été mis en évidence, depuis, que ces enfants qui avaient séjourné dans cette pouponnière, pour des durées allant de quelques mois à plusieurs années, ont pu échapper aux carences corporelles et mentales causées par la vie institutionnelle.
Les résultats d’études catamnestiques (1) et des films réalisés dans cette institution dans les années soixante en témoignent. Ces films ont bénéficié d’un grand écho : en voyant les nourrissons et les petits enfants bien développés, sains et beaux, la plupart des professionnels, croyaient difficilement que ces enfants vivaient dans une pouponnière.
Dans un cadre institutionnel il est devenu possible de faire l’analyse des données des observations rigoureuses, structurées, faites jour après jour dans des conditions contrôlées. Elles ont à nouveau apporté la preuve que les nourrissons sont réellement capables, à travers leur activité spontanée et de leur propre initiative, d’atteindre successivement, à leur propre rythme, les différents stades du développement des grands mouvements et de la manipulation.
Cette analyse a également montré que les nourrissons et les jeunes enfants auxquels cette possibilité est assurée menaient et mènent une vie active et plein d’action. Ils sont presque continuellement en mouvement, s’intéressent activement à leur environnement, leurs mouvements et leurs activités sont richement variés. Dans leur répertoire de comportements et de mouvements on peut toujours retrouver le mouvement et l’activité acquis récemment, ainsi que les nouveaux essais. Ils poursuivent leurs activités avec plaisir et intérêt, sont
capables de se concentrer de façon particulièrement attentive. Ils ont eu la chance d’acquérir une sécurité, une confiance en eux-mêmes, d’avoir une expérience riche, d’apprendre par eux-mêmes. Tout cela a été décrit dans de nombreuses publications et livres en plusieurs langues (2, 3, 4, 5) et présenté dans des films.
C’est simple et naturel… Et pourtant ça ne l’est pas
En effet, malgré ces diffusions, ces connaissances n’ont pas encore acquis une notoriété publique, la majorité des livres écrits pour les professionnels et les parents ne mentionnent pas la possibilité et la valeur de l’activité spontanée du bébé. On a du mal à entrer dans cette conception qui modifie le regard porté sur l’enfant. On ne voit pas tout ce que cet exercice libre de son activité, dans un espace aménagé et pensé pour lui et dans un contexte de sécurité affective, peut apporter au développement du bébé:
- Allant à son propre rythme de développement, le bébé acquiert une sécurité corporelle et psychique dans ses capacités et en lui-même.
- Ses propres actions sont source d’une satisfaction profonde qui entretient son ardeur face à une tâche, le pousse à poursuivre son intérêt avec une certaine continuité, tout en mettant en œuvre des procédés de régulation de son attention et de ses efforts. Cette gratification que l’enfant trouve dans son activité propre joue un rôle important, dans le processus de séparation-individuation et le développement de sa « capacité à être seul ».
- Ces activités motrices et manuelles sont à la source de son activité mentale non seulement par ce que l’enfant vit et construit dans cette activité sensori-motrice, à travers son corps; mais aussi parce que cet « autoapprentissage » constitue la base de la mise en œuvre active de tout processus d’apprentissage futur: le bébé apprend à apprendre (6).
Cette conception nouvelle déjà vérifiée, développée et argumentée de plusieurs façons, est simple et naturelle… pourtant il n’est pas facile de l’accepter.
Encore beaucoup d’adultes apprennent au bébé à s’asseoir, à se mettre assis; encore beaucoup de bébés sont placés dans des transats ou des « youpalas » qui limitent considérablement leurs expérimentations, et contrarient leurs apprentissages. Il est difficile pour les adultes de résister à la tentation d’intervenir dans l’activité du bébé, de le stimuler de le pousser à faire ou de faire à sa place.
Le fait d’accepter cette conception nouvelle change la relation enfant-adulte. La mère, ou la remplaçante de la mère, est consciente de sa responsabilité face à ce jeune enfant qui a
besoin jour après jour d’amour et de soin, mais, outre cela, dans ce contexte il y a un nouvel élément qui devient aussi important et c’est le respect et la confiance dans les capacités du nourrisson. L’image traditionnelle du bébé – celle d’un petit être incapable dont l’attention doit être éveillée par l’adulte qui lui fait prendre de nouvelles positions corporelles, l’incite à se mouvoir et lui apprend comment jouer avec les jouets – est remplacée par celle d’un bébé capable d’agir, se déplacer, jouer de manière autonome, sous l’impulsion de ses propres initiatives et au gré de sa propre curiosité.
Cette image de l’enfant qui se forme chez l’adulte accompagnant avec émerveillement le bébé qui agit et apprend de son propre chef suscite chez lui une modification de son comportement à l’égard de l’enfant. L’adulte se comporte lui-même différemment selon qu’il voit dans le bébé un petit être impuissant ou une personne ne fonctionnant pas seulement selon le principe de stimulation-réponse, mais comme étant à bien des égards capable d’un comportement autonome, capable d’être un véritable partenaire dans l’interaction avec l’adulte.

Notes bibliographiques
1. Falk Judit, Pikler Emmi, 1972, « Données de la recherche sur l’intégration sociale des enfants élevés dans notre Institut », (texte en Hongrois
in Magyar Pszichológiai Szemle, 29, 3-4, pp. 488-500),
2. Pikler Emmi, 1962, Que sait faire votre bébé ? , Paris, Les Éditeur Français Réunis, 69 p. (Première édition originale en Hongrois, Mit tud már a baba ? 1940).
3. Pikler Emmi, 1970, « Données sur le développement moteur des enfants du premier âge », in Courrier, 20, 3, p 223-230.
4. Pikler Emmi, 1979, « The competence of the infant », in Acta Paediatrica Academiae Scientiarium Hungaricae, 20, 2-3, pp. 185-192.
5. PIkler Emmi, 1979, Se mouvoir en liberté dès le premier âge, Paris, Presses Universitaires de France, 172 p.
6. Tardos Anna, David Myriam, 1991, « De la valeur de l’activité libre du bébé dans l’élaboration du self. Résultats et discussions de quelques recherches de l’Institut Emmi Pikler,
Budapest, Hongrie », in Devenir, Vol. n° 3, 4, pp. 9-33

Filmographie
La joie du mouvement, 1959.
Indépendamment - tout seul, 1966.
Plus que du jeu, 1967.
De l’attention du bébé au cours des jeux, 1992.
Se mouvoir en liberté, 1994.
Disponible aux Editions Erès

Article paru dans la revue « Le Carnet PSY », Editions Cazaubon, 2001/5 n° 65 | pages 29 à 31, disponible sur Cairn.fr

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