Activité ou hyperactivité ? par Anna Tardos et Raymonde Caffari-Viallon Par

Ce qu’on nomme communément « hyperactivité » fait l’objet de beaucoup d’intérêt et de discussions. L’étiquette « hyperactif » est volontiers donnée à l’enfant remuant et agité, sans
que les trois composantes du syndrome de tda/h (trouble du déficit de l’attention/hyperactivité) – hyperactivité, impulsivité et difficulté à fixer son attention – soient nécessairement présentes.
En quoi les travaux de l’Institut Pikler peuvent-ils être utiles et propres à venir en aide aux enfants qui présentent une activité motrice débordante et une grande impulsivité, ainsi qu’aux adultes qui les entourent ?

La reconnaissance de l’activité motrice normale des petits enfants, souvent sous-estimée
L’activité motrice des petits enfants sains est intense : ils bougent presque constamment dans leur temps d’activité. L’ensemble des recherches sur la motricité menées à l’Institut Pikler mettent en évidence l’abondance, la richesse et la complexité du mouvement libre chez les enfants, et son apport essentiel pour le développement de la personne tout entière. C’est pourquoi, avant de se pencher sur l’excès de mouvement des enfants qualifiés d’hyperactifs, il importe de bien connaître la place et l’importance du mouvement dans le développement normal de l’enfant.
Emmi Pikler a découvert que le bébé est capable de suivre le chemin de son développement moteur de sa propre initiative, à partir de la position dorsale initiale jusqu’à la marche et au-delà. Lui donner la possibilité de se mouvoir librement, de passer d’une étape à l’autre dans le développement de sa grande motricité, a pour conséquence que le bébé n’est pas forcé de vivre son temps de veille dans des positions qu’il ne maîtrise pas et où il n’est pas en équilibre. Cela le libère d’une passivité forcée et influence positivement la qualité de sa vie et le développement de sa personnalité.
L’autre élément vraiment novateur de ces recherches réside dans la reconnaissance du besoin de mouvement des jeunes enfants. Ce besoin peut être constaté non seulement dans l’abondance des mouvements du bébé éveillé, mais aussi dans la répétition systématique des changements de position de l’enfant qui en est déjà capable et qui mobilise ainsi son corps
entier.
Des recherches menées à l’Institut Pikler montrent, en effet, que le bébé, jouant paisiblement et activement, ne reste en moyenne pas plus longtemps qu’une minute et demie dans la même position au cours des vingt minutes d’observation durant lesquelles il est dans diverses positions stables, et que la fréquence des changements augmente régulièrement avec l’âge. Le développement ne conduit donc pas l’enfant à garder la même position (par exemple, assis ou debout) pour une durée de plus en plus longue ; il en change au contraire de plus en plus fréquemment.
Le besoin de mouvement n’est pas le signe d’une inquiétude ou une manifestation d’hyperactivité. Tout au contraire, ces recherches mettent en évidence que le mouvement soutient le niveau de vigilance du cerveau ainsi que l’attention, et il joue ainsi un rôle important dans le maintien d’une activité ludique constructive. Loin de constituer une agitation désordonnée qui nuirait à la manipulation et à la concentration, les mouvements de tout le corps accompagnent et soutiennent les explorations fines et la réflexion. Ils semblent constituer une «respiration » indispensable à l’activité et au bien-être.
Connaître cette réalité nous aide à promouvoir et à faciliter la satisfaction de ce besoin fondamental de mouvement du bébé et du petit enfant. Cela passe par la possibilité offerte à l’enfant de jouer dans des lieux sans véritable danger, aptes à répondre à ses intérêts, et par un espace qui permet une grande variété de mouvements, de déplacements, d’exercices moteurs. Cette liberté de mouvement trouve aussi sa place dans le temps des changes ou du bain. Lorsqu’un enfant a la possibilité de se mouvoir, en particulier de changer de position, les contraintes diminuent, laissant place à la coopération. Bien des conflits sont ainsi évités.
En reconnaissant le besoin de mouvement, on évite de contraindre le bébé ou le petit enfant à passer, sans nécessité, de longs moments dans une poussette, dans une chaise d’enfant, dans d’autres moyens plus ou moins bien conçus qui non seulement limitent mais empêchent le mouvement libre et s’opposent ainsi à un besoin fondamental. Un enfant physiquement entravé exprime souvent, au bout d’un temps plus ou moins long, une grande agitation, qui n’est pas un signe d’hyperactivité mais une réaction normale à la frustration engendrée par l’immobilité forcée.

Quels apports de la pédagogie piklérienne face à l’activité impulsive, surabondante et mal contrôlée d’un enfant dont le comportement évoque le syndrome hyperactif ?
Certains des enfants accueillis à Lóczy ont présenté des caractéristiques évoquant le syndrome d’hyperactivité. Ainsi ce petit garçon, Balazs, accueilli tout bébé à l’Institut Pikler. Il
manifeste une explosion motrice qui paraît impulsive, mal contrôlée, comme si, souvent, le mouvement précédait l’intérêt et l’action projetée. Il s’ensuit une agitation qui, loin de soutenir l’activité, peut l’entraver sérieusement. Le comportement de Balazs se distingue donc nettement de l’activité motrice intense des enfants de son âge : ce n’est pas tant la quantité de mouvements que leur nature qui diffère. Son action semble précéder la pensée, comme si le corps tout entier se projetait dans l’activité avant que la pensée permette la maîtrise et la poursuite d’une intention claire. Les mouvements vont très vite. Le passage d’une activité à une autre est extrêmement rapide, les interventions dans le jeu des autres enfants, intempestives ou inadéquates. Le niveau d’attention semble faible. Les consignes doivent être répétées pour qu’il puisse les respecter.
À l’âge de 4 mois déjà, ses mouvements sont décrits comme très intenses : avec ses mains, il frappe les côtés de sa tête, il se libère de son sac de couchage à coups de pied. L’impulsion de bouger, d’avancer, domine son comportement. Il ne réfléchit pas à quoi ses mouvements le conduisent et il lui arrive souvent de tomber.
Dès sa deuxième année, Balazs aime être dans le jardin, courir, grimper, rouler en riant ; à l’intérieur, il essaie de combiner son activité ludique avec de grands mouvements : changer de place, pousser le jouet, se mettre de tout son corps à plat ventre sur les jouets ; il ne reste pas longtemps avec un jouet, bien qu’il soit intéressé, mais il y revient plusieurs fois. Il dérange souvent le jeu de ses camarades, les fait pleurer, mais sans le vouloir. Il semble intéressé par leur activité, mais ne parvient pas à s’y joindre de façon acceptable. Sa hâte, son manque de contrôle sont destructeurs pour le jeu qu’un autre avait en tête, mais c’est maladresse et non désir de nuire de la part de Balazs.
Cette intensité de mouvements apparaît aussi pendant les soins, l’habillage, le change et dans la baignoire. Même quand ses gestes dans l’eau ne sont pas encore sûrs, il bouge presque tout le temps. On trouve aussi, dans les descriptions des nurses, des problèmes de comportement, des difficultés à accepter les frustrations et les règles.
Vers 2 ans, l’éducatrice écrit qu’il faut être attentif pour obtenir qu’il écoute l’adulte. Dans la troisième et la quatrième année, il est mentionné à plusieurs reprises que les adultes sont confrontés au problème que Balazs n’accepte pas toujours les règles, qu’il faut s’occuper particulièrement de lui pour qu’il tienne compte des attentes de son entourage. Il accepte les interventions de l’adulte mais a besoin de temps pour pouvoir respecter vraiment la consigne donnée. Rien dans son attitude ne ressemble à de la provocation. On a plutôt l’impression d’assister à la conquête par Balazs de la maîtrise de soi, nécessaire pour dominer l’impulsion de reprendre son jeu. Il faudra trois rappels de l’adulte pour qu’il y
parvienne.
Dans ses interventions, la nurse ne hausse pas le ton et reste calme. Son attitude montre qu’elle comprend ce que vit Balazs et qu’elle sait que la répétition de la consigne est nécessaire
pour lui permettre de s’y plier. Elle ne semble pas considérer la « désobéissance » de Balazs comme un échec personnel ou une atteinte à son autorité ; rien dans son attitude n’indique que la transgression est plus grave si elle est répétée. Elle rappelle la règle, sans faiblir, jusqu’à ce que Balazs soit en mesure de la suivre.
Toutefois, la vie de Balazs à l’Institut Pikler s’est déroulée de façon assez harmonieuse. Il n’a pas été étiqueté, stigmatisé, considéré comme un enfant difficile ou porteur d’une pathologie.
Quels sont les éléments qui ont aidé Balazs à ne pas devenir un enfant trop difficile et à développer une image positive de lui-même, sans être perçu comme quelqu’un qui dérange
constamment son entourage ?
Un des éléments les plus importants est la relation solide, significative, établie avec les adultes qui s’occupaient de lui. Balazs était en bonne relation avec les éducatrices, il avait plaisir à être avec elles. Ainsi les éducatrices, et tout particulièrement sa référente, pouvaient l’aider à se calmer après une frustration qui lui causait des difficultés. Grâce aussi à cette relation intime, Balazs arrivait à se contrôler dans les moments où il est important de se discipliner.
Par une connaissance approfondie de Balazs et l’acceptation de sa personne tout entière, les éducatrices ont trouvé les moments, les moyens et le chemin pour l’aider à entendre, à écouter et à accepter les demandes et les attentes des adultes, sans se sentir menacé. Elles ont construit une situation calme, une certaine intimité, et formulé explicitement, de façon univoque, les règles et les limites, afin que Balazs sache très clairement ce qu’on attendait de lui. Le regard empathique et confiant des adultes qui l’entouraient lui a sans doute permis de développer une perception positive de lui-même et d’apprendre à entrer en contact avec autrui.
Une autre explication est liée au contexte : pendant toute sa petite enfance, personne n’a mis en question son besoin intense de bouger ou ne s’y est opposé. On l’a accepté comme quelque chose qui faisait partie de cet enfant. Et on ne s’est pas borné à l’accepter, mais on a donné à Balazs l’espace nécessaire et la possibilité de bouger, pendant les soins comme dans l’activité libre. Parfois même, il a eu la possibilité d’aller courir seul dix à vingt minutes dans le jardin, afin de satisfaire ses besoins propres. Dans ses jeux aussi, on a accepté sa manière d’être et sa façon de combiner la concentration sur les objets avec les grands mouvements. Et, comme tous les autres enfants de l’Institut, il n’a pas été forcé à rester assis tranquille pour favoriser une activité quelconque.
Certes, son intense activité a posé des problèmes à ses éducatrices. Mais on est loin d’une pédagogie qui chercherait à lutter frontalement contre une agitation et une impulsivité excessives en essayant de restreindre, voire d’empêcher le mouvement. L’approche éducative développée par Emmi Pikler cherche toujours à faire avec l’enfant, et non contre lui ou contre ses manifestations. Reconnaître ses besoins, fussent-ils particuliers, et tout mettre en œuvre pour les satisfaire tout en protégeant les autres et la vie du groupe est une manière de penser et une manière de faire. Cette approche n’est pas réservée au seul Institut Pikler. Nous savons qu’elle produit les mêmes effets dans d’autres lieux qui accueillent des enfants et aussi, bien sûr, dans les familles qui s’en inspirent.

Ce texte est extrait de E. Pikler, A. Tardos, Grandir autonome (érès, 2017) présentant les recherches d’Emmi Pikler sur la motricité libre et d’autres études sur l’activité autonome du
jeune enfant.

Texte proposé par Miriam Rasse et paru dans la revue Spirale 2017/4 N° 84

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