À la conquête de l’espace – Fin Par

Après les espaces aménagés en fonction des différents âges (voir numéros précédents), nous aborderons la question des âges mélangés dans les lieux d’accueils collectifs.

Les besoins en espaces ne sont pas tout à fait les mêmes pour un enfant qui ne se déplace pas, pour celui qui se déplace dans l’horizontalité, celui qui possède la marche assurée, ou encore pour celui qui accède à la symbolisation. Tout se joue dans les nuances : dans la deuxième année, un enfant a besoin de tout mélanger, les jouets et les objets, même s’il commence à organiser le monde : un enfant plus grand a besoin de structurer son jeu même s’il a aussi besoin de mélanger les jouets. Ce n’est pas gagné lorsque ces enfants partagent le même espace.

Nous allons garder quelques idées importantes : – Protéger le jeu de l’enfant, son « je ».

  • Permettre à chacun de suivre son intérêt du moment.
  • Favoriser la diversité des propositions de jeux.
  • Permettre à l’enfant d’avoir toujours un regard sur l’adulte, et inversement.
  • Créer des espaces clairement définis, stables et réguliers.
  • Favoriser les petits espaces qui permettent aux enfants d’être ensemble dans des rapports plus individualisés.

Pour cela, nous allons favoriser :

  • Le travail d’observation qui nous permettra d’adapter l’aménagement de l’espace de ce lieu en fonction de ces enfants en lien avec l’histoire et la culture de cette équipe.
  • Une bonne connaissance des besoins de l’enfant (être actif, repères, sécurité…).
  • La modularité de l’espace avec des meubles et des barrières faciles à déplacer en fonction de l’évolution du groupe d’enfants (nombre de bébés, nombre de grands…).
  • Une bonne dose de créativité afin de résoudre des problèmes parfois insolubles.
  • Arrêter de parler de « petites familles », ce qui n’a pas beaucoup de sens ; nous ne recréons pas une famille dans les lieux d’accueils collectifs.

Sur ce thème des âges mélangés, il est de coutume d’être « pour » ou « contre ». Essayons de développer une pédagogie de la nuance et revenons d’abord à l’observation. Quand nous voyons des enfants de 3 ans s’installer dans le coin dînette et poser en travers de l’entrée une chaise pour que les « petits » ne viennent pas les embêter, nous pouvons raisonnablement penser que, parfois, ils ont besoin de se retrouver entre pairs. L’image du physionomiste à l’entrée peut aussi marcher.

Oui, il est intéressant que les enfants d’âges différents se côtoient, ils ont même de l’intérêt pour ça, mais ils ont aussi besoin de se retrouver entre eux (surtout les grands).

Dans cette organisation, les plus grands sont souvent le plus en difficulté. Les bébés, eux, sont naturellement protégés, ils ont souvent un espace pour eux. À partir de la marche assurée, les enfants explorent le monde, celui-ci est vaste et ils ne s’en débrouillent pas mal. Les plus grands accèdent à des jeux symboliques, les jeux en société qui préfigurent les jeux de société nécessitent de se poser. Il n’est pas rare de voir deux « grands » installer de la dînette et un plus jeune arriver, prendre toutes les assiettes et partir avec. L’aménagement de l’espace ne correspond plus vraiment au besoin des grands ; les puzzles ne sont plus à disposition parce que soit les pièces sont éparpillées un peu partout, soit les professionnels les ont enlevées parce que, justement, ils en ont assez de les chercher partout.

Qu’en est-il de la peinture à disposition et autres activités dites « accompagnées » chez les plus jeunes, et libres chez les plus grands ?

Gardons une vigilance sur cette idée que les âges mélangés favorisent la stimulation des plus jeunes qui imitent les plus grands. Personne ne remettra en cause l’importance de l’imitation dans le développement de l’enfant, et l’admiration des plus jeunes envers les plus grands est réelle et sympathique. Reproduire ce qu’ils font est une autre histoire, c’est quand il existe peu d’écarts de développement entre les enfants que la reproduction est possible, les groupes d’âges homogènes nous montrent des enfants en développement tout à fait normal.

À chaque fois que je travaille sur cette question des âges mélangés avec une équipe, nous sommes amenés à séparer les enfants sans remettre en cause le principe ou la réalité de ces âges mélangés afin d’être au plus proche des besoins de chaque enfant.

Lorsque nous parlons d’aménagement d’espace, nous ne parlons pas de science exacte tant les paramètres sont nombreux et propres à chaque lieu. Voici trois propositions qui peuvent fonctionner :

Très classique ; il existe un espace pour les bébés et le reste de la pièce est commun aux autres enfants. Le groupe des plus grands est, dans la journée, dirigé ponctuellement dans une autre pièce dans laquelle seront installées différentes activités libres d’accès (peinture, dessin, pâte à modeler, par exemple).
Moins courant ; dans la même pièce, dans la même idée que le coin bébés, nous installerons un coin grands, fermé par une barrière ou des meubles bas, dans lequel seront installées des activités spécifiques pour les plus grands, toujours à disposition. Il n’est pas nécessaire de faire un espace pour tous les plus grands, sa disponibilité permanente permet aux enfants d’y aller quand ils le souhaitent ; si huit grands sont dans la pièce, un espace pour quatre enfants suffira. Comme rien n’est simple, il faudra considérer le fait que les enfants peuvent être dépendants de l’adulte pour accéder à cet espace, mais aussi gérer les plus jeunes qui seront fortement intéressés par ce qui se passe dans cet espace. En général, cela fonctionne si le reste de la pièce est suffisamment attrayant pour les plus jeunes et si les professionnels sont convaincus par ce qu’ils font. Un adulte convaincu est un adulte convaincant. L’intérêt dans cette organisation réside dans le fait qu’un professionnel seul peut avoir un regard sur cet espace sans être directement avec les enfants.

Plus rare, une expérience que j’ai pu mener dans un multi-accueil qui comportait deux pièces. Dans la première pièce est installé un groupe d’enfants de deuxième année (les fameux « moyens ») qui ont des besoins spécifiques (circuler, déplacer, lancer, mélanger…), dans la deuxième pièce, les plus grands et les bébés ensemble. Les deux espaces (bébés et grands dans la même pièce) sont séparés par un élément qui ne permet pas aux bébés d’accéder à l’espace des grands mais qui est symbolique pour les grands. Cette expérience semble bien fonctionner : les grands se contrôlent davantage et les bébés ne vont pas « piquer » les jouets des grands.

Je rappelle que l’observation est essentielle afin d’adapter l’aménagement de l’espace à la réalité du lieu ; j’ai déjà vu, dans des microcrèches, des petits groupes d’enfants d’âges mélangés qui vivaient très bien ensemble sans avoir à séparer les enfants par des barrières ou des meubles bas.

D'autres façons de faire sont certainement possibles. La qualité de la relation adulte-enfant, la rencontre de l’autre, la qualité du jeu, l’expérience de la séparation et des retrouvailles, le sentiment de sécurité interne, les processus de socialisations…, sont les éléments fondamentaux que doivent travailler les professionnels. Si l’espace n’est pas pensé, adapté, tout sera beaucoup plus compliqué. C’est en cela que l’aménagement de l’espace est fondamental, au sens des fondations qui soutiennent l’ensemble de ce qui peut s’y jouer.
Elle a attendu avec une grande impatience cette fin d’année qui sera aussi le début d’une nouvelle vie. Elle aimait son métier pourtant, mais tant d’années auprès des tout-petits finissent par peser finalement. Il devenait parfois bien difficile de se lever le matin, les journées paraissaient plus longues, plus fatigantes. Elle se rendait bien compte, depuis quelque temps, qu’elle avait besoin de calme sur ses temps de repos. Il était plus difficile d’inviter la famille, d’autres enfants, encore… Elle sourit en pensant à tout ce qu’elle va pouvoir faire, enfin ! C’est qu’il restait si peu de temps lorsqu'elle accueillait les bébés : de longues journées, prolongées bien souvent par le temps qu’il fallait consacrer aux parents – de plus en plus ces dernières années… ; de longues semaines auxquelles elle ajoutait encore quelques heures parfois pour préparer une activité prévue avec les plus grands, ou faire quelques courses pour un petit bonhomme qui attendait sa fête d’anniversaire avec impatience, ou encore assister à une formation, pour mieux faire, toujours…

Et pourtant elle doute, soudain. Ne vont-ils pas lui manquer, ces tout petits êtres qui ont rempli sa vie de tant d’émotions, d’histoires toutes différentes, toutes aussi importantes. Elle repense avec beaucoup de tendresse à ceux qu’elle aurait voulu aider davantage, elle sourit désormais au souvenir des colères phénoménales de Maël, elle regarde les photos avec nostalgie, déjà, remontant au gré des frimousses ces tranches de vie partagées, et l’on peut voir passer sur son visage les traces qu’ont laissées ces familles naissantes…

Que de chemin parcouru ! Que d’échanges, de sourires, de larmes aussi ! Que de richesses !

Elle se souvient des premiers entretiens, la réserve des jeunes parents, leur tension parfois, leurs préoccupations qui laissaient présager de ce qu’ils imaginaient de leur vie avec leur bébé, et ce qu’il en serait sur les premiers mois. Sur les premiers mois seulement… Elle sourit, encore… Elle savait par expérience que, bien souvent, le nouveau-né impose sa réalité, et soumet les adultes à des interrogations, des inquiétudes, des remises en question… Elle savait avec quelle force extraordinaire le tout-petit peut bouleverser la plus solide des certitudes… Et pourtant, le dialogue avec les parents était différent, à chaque fois, parce que chaque famille vivait cette aventure à sa manière, la confrontant à des discours, des émotions, des réactions toutes personnelles.
Elle s’arrête plus longuement sur cette maman qu’il avait tant fallu rassurer, convaincre qu’elle allait s’en sortir malgré ses envies de fuir son bébé, sa culpabilité ; sur ce papa qui pâlissait au moindre cri de son enfant, figé dans ses propres peurs, au point de ne plus être là pour le bébé qui s’affolait de ne pouvoir trouver refuge ; sur ce petit bonhomme qui n’a jamais trouvé sa place dans son petit groupe ; sur cette enfant qui s’est tant cognée aux meubles comme aux obstacles de sa vie… Toutes ces familles pour qui elle a été là malgré tout, espérant avoir semé ce petit quelque chose qui fera peut-être un jour toute la différence. Et tous ces « poupons » tellement « vivants », qui l’ont acceptée sans plus de manières dans leur univers d’enfant, la soutenant, elle, dans sa démarche, lui montrant le chemin dans leurs sourires, leurs babils, tout ce qu’ils étaient capables d’exprimer dans leur spontanéité. Elle défie quiconque de pouvoir revendiquer autant de richesses, de rencontres, d’émotions, dans sa profession !

« Tout se joue avant six ans », disait Françoise Dolto. Beaucoup s’est joué sur toutes ces années ; pour eux, à l’aube de leur vie, pour leurs jeunes parents, dans ce parcours difficile et merveilleux qu’est la parentalité, et pour elle, forcément, dans ses « échecs » et ses réussites, dans ces véritables histoires d’amour.

Elle referme l’album en souriant. Et elle sort de la pièce, convaincue qu’elle peut donner encore. Oubliée la fatigue, comme toujours, les petits lui ont redonné une énergie incroyable, et elle assure son pas, pour aller vers cette nouvelle vie, vers ces autres enfants qu’elle accueillera différemment, mais qui lui offriront bien d’autres trésors, impatiente de leur prendre la main pour les rassurer, les accompagner, et leur raconter, plus encore à eux, tout ce que l’on peut découvrir d’extraordinaire quand on est petit, malgré les peurs et les peines, malgré l’absence, être là pour eux, cette autre référence qui apportera sa pierre à l’édifice de leur vie, une pierre bien solide sur laquelle ils pourront s’appuyer, peut-être…

Partagez cette page

Laisser un commentaire